Joe Brainard
aime le mot 'rouge' et il se trouve que c'est sa couleur préférée.
En parcourant la rétrospective de l'uvre de Brainard qui
se trouve actuellement au centre d'art contemporain PS1, la couleur
rouge se mêle subtilement à l'incroyable variété
des matériaux, des formes et des tailles représentées
dans son travail. Des pansées rouges sont parsemées sur
un jardin de fleurs jaunes, roses, bleues et oranges, découpées
et serrées. La base du triangle d'un cendrier Cinzano, fait de
seize petits carrés peints, chacun d'un rouge différent.
Les bandes décolorées du drapeau américain sont
déployées sur un tombeau couvert de rosaires. Un papillon
rouge est suspendu au centre d'un collage entouré d'un tapis
de rouge, de coccinelles rouges et de deux jeunes filles dont l'une
sent des roses et l'autre porte un gros cur rouge.
" Rouge " est à la fois
un mot et une couleuret bien que Brainard soit un artiste peintre,
il ne trouve pas intéressant de distinguer entre les deux. Dans
son uvre, mots et matériaux sont d'égale valeur.
On pourrait dire la même chose à propos des perles, des
bouteilles, des grilles, statues, des fleurs séchées,
des puzzles, de la paille ou encore des filets ou même des bouteilles
de Prell, des boîtes de Tide, des logos de 7-up ou autres tatouages
roses. Ces matériaux-et ces mots-ont fait leur apparition dans
la vie de Brainard à des moments bien particuliers, et c'est
précisément ceux-ci qu'il utilisa pour créer. L'uvre
et la vie de Brainard sont uniques parce que la création d'une
uvre ne prend jamais le pas sur la composition d'un poème.
Les matériaux, les mots tels qu'ils surgissent, parlent d'eux-mêmes.
Selon lui : " Je n'ai jamais d'idée. Le matériau
se chargent de me les fournir ".
Brainard brouille la limite entre art
et écriture en abordant les deux de la même manière.
Pour répondre à une question sur ses collages, il dit
son impossibilité à construire l'intrigue d'un roman.
Dans une discussion sur sa capacité ou non à pouvoir développer
un personnage de roman sur plus d'une centaine de pages, il évoque
la les façons que les lignes ont de s'allonger ou de s'arrondir.
" Je n'imaginerais jamais une ligne qui prendrait tel chemin puis
s'incurverait. Cela ne me viendrait pas à l'esprit, cela viendrait
comme la suite logique de ce que j'aurais fait auparavant ". Ces
propos s'appliquent aux romans autant qu'à l'art. C'est pour
cela que la rétrospective Brainard à PS1 est une invitation
merveilleuse : tout en étant des objets d'arts, ils sont indissociables
de la poésie ; c'est une exposition qui demande à la fois
à être vue et lue.
John Yau dit combien les collaborations
de Robert Creeley avec des artistes peintres soulèvent tout une
série de questions sur l'origine et l'inspiration de la poésie
et de la prose : d'où cela provient, où cela va. "
En tentant de répondre à ces questions, Creeley a subtilement
mais puissamment relié la poésie à un espace plus
large que le langage et les choses, l'écriture et l'art occupent
dans nos vies. Ce ne sont pas des entités séparées,
l'une qu'on accrocherait sur le mur et l'autre qu'on rangerait sur une
étagère, ces choses sont fondamentales pour comprendre
que la réalité est à la fois le flux présent
et le temps qui passe ". On pourrait dire la même chose de
Brainard si on reformulait la question principale ainsi : " où
l'art prend-il sa source et son inspiration ? " Et cette question,
qui semble abstraite, trouve une réponse simple dans la fabuleuse
étendue de travaux exposés sur les murs de la galerie.
Il devient évident qu'il n'y a
pas d'idées absolues-seulement une variété de façons
de faire naître les idées.
L'inspiration naît au moment où
on s'assoit pour créer à partir des matériaux qui
nous entourent. L'inspiration provient de la présence vivante
des mots et des objets du monde. Dans le cas de Brainard, les deux sont
inséparables, et vont de pair comme des bateaux dans l'eau. L'inspiration
ne consiste pas à attendre des moments de fulgurance, mais à
porter une telle attention aux détails que vous pouvez fermer
vos yeux et toujours être en mesure de voir :
"
je ferme mes yeux. Je vois du cuivre. (Une théière sans
couvercle). Des bleuets séchés dans un pot en argile.
Je hume : je sens la présence de l'argile de la semaine dernière
dans l'air. (extrait de 10 Natures Mortes imaginaires).
Brainard était
à la fois un poète et un artiste dont le travail était
en perpétuel dialogue avec les mots et les objets du monde extérieur
et les gens autour de lui. Etre poète signifie qu'on entre dans
un entrelacs de textes et d'auteurs qui se répondent les uns
les autres. Les collaborations de Brainard avec d'autres poètes
reflètent cette multiplicité d'esprit. Les métaphores
décalées et les métonymies intentionnelles entre
images et mots évoquent la spontanéité, le jeu,
et l'amusement. Les collages, les couvertures de livres, les portraits
ou les bandes dessinées étaient quelques unes des formes
dans lesquelles se concrétisaient les collaborations de Brainard
avec d'autres artistes. Par exemple, le magasine littéraire de
Boston Pressed Wafer a récemment publié un numéro
spécial sur Brainard dans lequel se trouvent d'excellentes reproductions
d'une série de collages exécutés avec Ron Padgett
appelés S, ainsi que des portaits de Berrigan ou de Lewis Warsh,
ou encore la bande dessinée Recent Visitors réalisée
avec Bill Berkson, on y trouve également une série de
collages " Joe Album " rassemblées par Kenward Elmslie.
Au lieu de me borner à résumer
le travail de Brainard, j'ai pensé qu'il serait bon de faire
appel à Ted Berrigan, l'un des amis et proches collaborateurs
de Brainard, pour faire de l'acte de regarder ces toiles une autre forme
de collaboration. Parcourir avec Berrigan son poème " Choses
à faire à Providence " est un des moyens de parcourir
la galerie en lisant Brainard. C'est un poème magistral, un hommage
à la déprime, et aux changements émotionnels qui
se produisent lorsqu'on fait vraiment attention à la vie. Il
y a tout d'abord les infinitifs brefs : " s'affaler, dormir, prendre
du Valium rêver oublier " Il y a les moments fructueux, quand
rien ne se passe : " s'asseoir, regarder la télé,
dessiner des blancs " ; il y a les moments où des histoires
surgissent de nulle part, tels ces sept jeunes cavaliers qui meurent
bêtement et se demandent ensuite ce qu'il va advenir. Il y a les
conversations sans queue ni tête : " J'entends les sons de
clefs aujourd'hui se perdre doucement/ et je vois presque s'ouvrir les
romans épiques du sommeil ".
Ce poème fournit une structure
pour la lecture des travaux de Brainard. Il y a l'essence des après-midi
om l'on somnole comme dans le tableau intitulé " Whippoorwill
" (un chien blanc assoupi sur un divan vert). Il y a les moments
de la vie si épiques qu'ils ne peuvent être décrits
qu'en utilisant les métaphores les plus simples et universellement
reconnues comme dans le célèbre " Tattoo " (le
torse d'un homme couvert de tatouagesles noms de ses amants, des
trèfles à quatre feuilles, des chaînes, un serpent,
une rose, des cursun homme nu, le coin déchiré
d'un billet d'un dollar, un cracker, une plume en lambeaux, du sparadrap,
une enveloppe déchirée et une moitié de papillon.
Dans " Prell " de Brainard (des bouteilles de shampoing de
voyage représentent les piliers qui soutiennent et ornent un
temple élégant couvert de vigne où est abritée
une piéta), l'ironie, le respect, et un mélange harmonieux
de couleurs donnent le sentiment qu'un rituel peut s'accomplir avec
les objets en plastiques les plus commerciaux. " Vivre est un plaisir
" écrit Berrigan-quoiqu'au moment où il écrivait
cela il pensait à sa mère et à sa fin inévitable.
Ce poème est partie intégrante du cycle de la vie. Il
s'écrit et se récrit, et comme les objets d'art qui transforment
les matériaux et passent outre les fonctions premières
de ceux-ci-mais pas outre le spectateur-il est pris dans le changement
constant du flux temporel.
L'art et la poésie : pour Brainard,
l'un ne vaut pas moins que l'autre. Aucune priorité de l'un sur
l'autre pour le marché ou la carrière qui situe l'artiste
dans une esthétique particulière, ou un poète dans
un mouvement littéraire précis. L'un n'illustre pas quand
l'autre explique, l'un n'est pas limité par les frontières
de papiers et l'autre libre de dépasser son cadre. Ils évoluent
chacun à chaque instant dans le territoire de l'autre, comme
des chevaux sur une étendue sans barrières. Et cette liberté
de parcourir la zone vivante entre les mots et matériaux est
un des plus grands plaisirs procurés par la lecture, la vision,
de cette rétrospective des oeuvres de Brainard.
Sources :
Joe Brainard : A Retrospective, Constance M. Lewallen (ed.). New York
: Granary Books, 2001.
In Company : Robert Creeley's Collaborations, Amy Cappellazzo and Elizabeth
Licata (eds.). Buffalo, NY : Castellani Art Museum, 1999, 45-82.
Pressed Wafer, 2 (March 2001). 9, Columbus Square, Boston, MA 02116.
Joe Brainard : A Retrospective
30 septembre-25 novembre
P.S.1 Contemporary Art Center
22-25 Jackson A ve at 46th Ave
Long Island City, New York
718-784-2084
Kristin Prevallet est poète
et écrivain, elle habite à Brooklyn. Son dernier recueil
publié par Second Story Books s'intitule RED.