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Entretien avec Tod Thilleman, directeur de la maison d'édition Spuyten Duyvil. 11 août 2001, restaurant The Olive Vine à Brooklyn.
TT : C'est juste au nord de Manhattan, de l'autre côté de la Harlem River. C'est le premier arrêt sur la ligne de train Metro North, il s'agit d'un promontoire, un lieu que les bateaux étaient obligés de contourner. Je crois que le nom vient de là, c'est un vieux nom hollandais. Robert Kelly m'a dit que lorsqu'il était aux Pays Bas, il a remarqué que les rues s'appelaient toutes spuyten. Il pense donc que le nom veut dire « le chemin du diable » ou quelque chose comme cela. Cela veut sans doute aussi dire « le coin du diable » parce qu'il était difficile de naviguer dans ces eaux-là. OB : Il me semble que le nom de votre maison d'édition a été lié à un groupe d'écrivains dans les années 70-80 TT : Oui, il s'agissait d'écrivains qui vivaient dans l'Upper West Side à Manhattan. Il y avait Michael Stephens, Richard Pevear et Mark Rudman qui éditait Pequod. Richard Pevear est le traducteur en anglais de Dostoievsky et d'Yves Bonnefoy. Michael Stephens est romancier, il a écrit The Brooklyn Book of the Dead et est aussi connu pour son premier roman, Season at Cool. Paul Auster faisait aussi partie de ce groupe. En fait, il s'agissait des écrivains qui habitaient le quartier. Spuyten Duyvil a publié de la poésie pendant un certain temps. Puis il y a quelques années, Michael Stephens me dit, « Tu sais, j'ai beaucoup de travail, j'enseigne à Emerson College, est-ce que tu veux reprendre la maison d'édition ? » A l'époque j'avais des numéros d'ISBN, des livres à publier et je voulais monter une maison d'édition de toute façon. En plus, j'adorais le nom Spuyten Duyvil, donc j'ai décidé d'accepter l'offre. OB : Quel genre de livres de poésie ont été publiés au début ? TT : En fait, les trois premiers livres ont été ceux de Michael Stephens, Mark Rudman, et Richard Pevear. Après il y a eu d'autres livres, sans qu'il y en ait pourtant beaucoup de publiés, tout cela était assez sporadique OB : SD publie des choses très différentes, vous avez des poètes, des romanciers, des dramaturges, qui partagent différentes esthétiques. Est-ce qu'il y a quelques points communs entre eux, une ligne éditoriale qui rassemble oeuvre et auteurs ? TT : Je connais tous ces auteurs, j'ai des liens avec eux, et c'est sans doute leur point commun. Je n'ai ni plan ni mission à proprement parler. Je n'ai jamais essayé d'avoir un projet précis et de le suivre, j'ai simplement essayé de monter une maison d'édition. Je connaissais des peintres, des dramaturges, je connaissais aussi des poètes parce que j'écris de la poésie. Voilà les gens que je connaissais et quand j'ai commencé à publier mes propres livres, je leur ai simplement montré que c'était quelque chose qu'on pouvait faire. Peu importe de quel livre il s'agit en fait, parce que ce qui m'intéresse, c'est de publier beaucoup de titres. Plus il y a de titres différents au catalogue, mieux c'est : cela rend la maison d'édition plus difficile à cerner, à catégoriser. Les auteurs évitent ainsi d'être étiquetés. Indépendamment de tout le reste, le livre devient alors son propre porte parole. OB : Vous avez donc avec chaque livre un rapport différent TT : Oui, c'est cela, j'ai une relation différente avec chacun des livres que je publie. Et puis il s'agit aussi de liens privilégiés avec les auteurs, des liens que d'autres personnes n'entretiendraient pas forcément. J'aime parler à des gens qui sont différents les uns des autres. J'aime beaucoup la poésie de Charles Borkhuis mais je pense avant tout que ses pièces de théâtre sont exceptionnelles bien qu'elles ne reçoivent pas l'attention qu'elles méritent. Il suffit de lire une de ses pièces pour comprendre qu'il s'agit d'un chef d'oeuvre. Même si j'ai publié un recueil de poèmes, pourquoi ne pas publier son théâtre aussi ? Pourquoi se limiter à la poésie ? Publier les pièces a plus de sens pour moi parce qu'il me semble que c'est là qu'il est le plus fort. Je lui en ai donc parlé et nous l'avons fait. Il n'y avait pas de projet précis du genre, « je vais présenter Charles Borkhuis aux lecteurs car c'est un auteur qui monte », loin de là ! C'est ce qu'il écrit qui m'intéressait avant tout. OB : Est-ce que vous recevez beaucoup de manuscrits ? TT : De plus en plus. En ce moment, je suis
en train de lire un manuscrit très intéressant : c'est
un manuscrit en prose qui m'a été envoyé par la
poétesse Laynie Brown. Je veux lui parler car je veux en faire
un livre, il s'agit en fait de vignettes en prose, de rêveries
construites autour de l'oeuvre de la photographe Francesca Woodman. OB : Vous avez publié les livres de gens qui sont à la fois auteurs et éditeurs (Ed Foster, Joanna Gunderson). Vous êtes vous-même à la fois écrivain et éditeur. Comment voyez vous les relations entre l'écriture et l'édition ? TT : Je crois que je peux faire ce qu'un plus gros éditeur ne peut pas faire. Et je crois aussi que je peux faire ce qu'un petit éditeur ne peut pas faire s'il ne s'intéresse pas à l'art et à la littérature sous toutes leurs coutures, et s'il ne s'implique pas activement dans ces domaines. Je suis vraiment plongé dedans, donc quand je décide de publier un manuscrit par exemple, quand je le lis et le prépare à l'édition, je peux faire des suggestions d'ordre littéraire ou artistique parce que je connais l'auteur en question, je comprends ce qu'il fait. D'emblée donc, la forme que prennent le livre et le projet en est nécessairement changée jusqu'à la couverture, la mise en page, la composition du livre Je m'implique dans tout cela, qu'il s'agisse de l'écriture, des illustrations ou de tout ce qui entre en ligne de compte dans l'édition et la publication du livre. OB : Quand vous collaborez avec un auteur sur un livre, combien de temps cela peut-il prendre ? Comment est-ce qu'une telle collaboration marche ? TT : Parfois, ça va très vite quand le manuscrit est prêt. Peut-être y aura-t-il quelques petites modifications ici et là. Parfois le manuscrit n'est pas complètement fini, comme par exemple pour cette série de vignettes que je vais publier. Dans ce cas, il s'agit juste de faire quelques suggestions pour mener le projet à son terme. La plupart du temps, il s'agit juste de faire apparaître les intentions de l'auteur car il se peut qu'il soit trop pris dans ce qu'il fait, ou dans une routine à laquelle il se livre depuis un certain temps. Il se peut qu'il ne voie pas la forêt derrière l'arbre. OB : Est-ce que vous sentez que SD et vous-même faites partie d'une communauté d'éditeurs à New York ? TT : Je pense que oui, de plus en plus. Même si je considère que je n'appartiens à aucun groupe. J'entretiens simplement des rapports avec les gens que j'ai pu rencontrer comme Joanna Gunderson de Red Dust ou Ed Foster de Talisman. Il y a des éditeurs à New York avec lesquels je n'ai eu aucun contact et ils n'ont pas non plus essayé d'avoir quelque contact que ce soit avec moi. Au début, j'ai simplement commencé la maison d'édition avec une idée en tête, celle de publier ma propre poésie. Peut-être cela a-t-il été mal perçu, je ne sais pas. En tout cas, j'essaie de ne pas me limiter au petit monde de la poésie. Quand j'ai rencontré Joanna Gunderson par exemple, nous avons d'abord parlé de ce que j'écrivais et puis je me suis rendu compte qu'elle avait publié des livres de Pinget qui n'avait pas reçu l'attention qu'ils méritaient. Je me souviens de lui avoir parlé d'une idée de co-publication de ces titres de façon à leur donner plus de visibilité. Elle m'a récemment donné son accord et donc nous allons bientôt publier trois romans de Pinget en un seul volume OB : Vous republiez donc les titres qu'elle a déjà publiés ? TT : Oui en un volume unique, avec une introduction
de J. Updike, en fait avec des extraits d'articles qu'il avait publiés
sur Pinget dans les années soixante-dix ou quatre-vingt. Il y
aura aussi une postface de la traductrice Barbara Wright, donc cela
va être un livre assez épais et très complet. Peut-être
allons nous refaire cela pour d'autres écrivains. Voilà
ce que j'aimerais faire, trouver des titres qui n'ont pas reçu
l'attention qu'ils méritaient, ou des titres qui sont passés
inaperçus. Pour Pinget par exemple, ce n'est pas comme s'il était
complètement inconnu au bataillon, le livre devrait être
dans toutes les librairies, sur les étagères des Barnes
and Nobles et compagnie
Dans ce cas là, c'est simplement
une question de ré-édition du livre, de lui donner une
nouvelle forme et aucun gros éditeur ne fera cela, ils ne sont
pas intéressés. Ils ne sont pas non plus intéressés
par ce livre de Laynie Brown, pas plus qu'ils n'étaient intéressés
par The Desire Notebooks de John High. Vous savez, quand il a
envoyé son livre à différents éditeurs,
John s'est fait rire au nez et on lui a dit, « vous perdez votre
temps, c'est quoi ces foutaises ? ». Quand il m'a soumis son manuscrit,
je n'ai fait que quelques suggestions du genre « épure
ce passage », ou « la mise en page devrait être comme
cela », ou bien « nous allons ajouter des photographies
», « cela devrait être un roman et non pas trois poèmes
en prose », etc
OB : En tant qu'éditeur indépendant, quelle est votre attitude à l'égard de ce que l'on appelle ici le « mainstream »? TT : Le « mainstream » existe, on ne peut pas l'ignorer ! Je viens de lire un article dans Publishers Weekly à propos de quelque chose qui me semble évident : pourquoi les éditeurs publient-ils d'abord les versions cartonnées des livres avant de les sortir en livres de poche ? L'article parlait de cette nouvelle mode dans l'édition qui consiste à publier les livres de poche avant de publier les versions cartonnées. Cela semble tomber sous le sens ! Si vous êtes un petit éditeur comme moi, cela revient beaucoup moins cher de publier des livres sous format poche ! Vous ne pouvez même pas envisager de sortir des versions cartonnées : à qui est-ce que vous allez les vendre une fois que vous avez dépensé des milliers et des milliers de dollars pour des tout petits tirages ? C'est une histoire de bon sens, on publie le livre en format poche d'abord, cela revient moins cher, surtout maintenant avec les nouvelles technologies. Vous pouvez faire de faibles tirages, les livres sont beaux et vous pouvez toujours faire en sorte que les titres ne s'épuisent pas. Donc quand vous êtes un petit éditeur, vous comprenez des choses qui semblent évidentes mais qui peuvent passer inaperçues pour des éditeurs davantage « grand public », pour les gros éditeurs. OB : Vous disiez tout à l'heure que l' « impression sur demande « vous permet d'assurer la disponibilité d'un titre, d'empêcher qu'il devienne épuisé. TT : C'est ce que j'appelle « impression
sur demande », mais en fait ce n'est pas tout à fait ça.
J'utilise ce que l'on appelle la technique de l' « impression
sur demande », vous téléchargez des documents envoyés
par internet, vous envoyez ces documents ordinateur à l'imprimante
et vous tirez cinquante exemplaires ou le nombre que vous voulez, simplement
pour lancer le titre. L'entreprise d'impression qui fait cela vous envoie
la facture par la suite. OB : J'aimerais que vous me parliez de Maarri Press. Est-ce que Maari est une collection au sein de SD ? TT : Maarri était un poète perse du dixième siècle, il a considérablement influencé Dante dans sa rédaction de la Divine Comédie. Il n'y a pas beaucoup de gens qui connaissent son oeuvre en anglais. Pour être précis, Maarri Press est une collection au sein de SD. OB : Il est intéressant que vous songiez à publier de la littérature arabe. TT : C'est une idée que nous avons eue avec mon ami Ziad Naji. Il a été assistant social dans le quartier pendant trois ou quatre ans et avant cela il tenait une librairie à Manhattan. Il est vraiment intéressé par tout ce qui est édition et nous avions parlé de publier de la littérature arabe ancienne. Si vous allez à la Bibliothèque de New York (NYPL), vous trouverez les livres de Maarri mais les traductions remontent au déluge et personne n'a pris le soin de retraduire tout cela. Ce qui nous plairait aussi, toujours dans ce cadre là, c'est de publier de la littérature de Palestine et du Moyen Orient. OB : Est-ce que vous envisageriez de publier de la poésie arabe contemporaine ? TT : Oui, tout à fait, c'est un domaine assez inconnu ici. OB : Pour passer à un autre sujet, que pensez vous du poids des médias et de leur influence sur l'économie du livre aux Etats-Unis ? TT : Je crois que les médias ont énormément d'influence. Même si vous prenez l'exemple des petites librairies, l'infrastructure du commerce du livre au détail n'est pas faite pour permettre à un libraire de commander, trouver ou stocker un livre qui n'ait pas attiré l'attention des médias, d'une façon ou d'une autre. Si les médias s'en mêlent, alors les libraires commandent le livre qui dès lors rentre dans le circuit OB : Est-ce vous croyez que les médias favorisent les grosses maisons d'édition ? TT : Non, je ne crois pas. Les revues recensent beaucoup de nos titres, Library Journal le fait ainsi que The Kirkus Review, Forward Magazine qui est destiné aux gros acheteurs de livre a publié une recension du livre de Barbara Henler. Les livres publiés par les petites maisons d'édition ont donc des compte-rendus tout le temps dans ces publications. Il suffit d'envoyer le livre au plus grand nombre de journalistes. Les grosses maisons d'édition ne font pas toujours d'efforts pour bien promouvoir leurs auteurs, surtout s'il s'agit d'un premier livre ou si les auteurs en question ne sont pas connus, à moins qu'ils ne décident de placer tout leur espoir en un livre qu'ils vont pousser. En ce qui me concerne, j'envoie cinquante exemplaires du livre avec du matériel promotionnel et en général je fais le suivi en appelant les gens à qui j'ai envoyé le livre. Cela prend beaucoup de temps mais une fois que vous faites rentrer cela dans votre emploi du temps, cela devient simplement une partie du métier d'éditeur. OB : Combien de titres publiez-vous par an ? TT : Je peux publier une dizaine de titres par an, des livres assez épais auxquels j'ajoute un ou deux minces recueils de poésie. OB : Est-ce que SD est viable financièrement ? TT : Pas encore. J'ai un budget opérationnel qui me permet de faire tourner la maison sur l'année et de vendre assez de livres pour y parvenir, mais toute l'activité de la maison repose en fait sur des fonds annexes pour chaque projet, que ces fonds proviennent d'une fondation, d'une autre personne, de l'auteur lui-même ou bien de gens qui veulent contribuer à la publication du livre Cela ne coûte pas très cher de publier ces livres parce que nous ne faisons pas de grands tirages et nous n'investissons pas d'argent dans la gestion des stocks, ce qui arrive la plupart du temps car les gens croient qu'ils vont tout de suite vendre beaucoup de livres. Il y avait une émission ce matin à la radio au sujet d'une nouvelle base de donnée qui permet de savoir exactement combien il y a d'exemplaires vendus pour chaque livre publié sur une année fiscale. Lors de l'émission, les gens disaient que l'on va être surpris de voir que même les grosses maisons d'édition vendent très peu de livres. Tout le monde croit que l'industrie du livre est semblable à l'industrie du spectacle ou à l'industrie cinématographique et que des millions et des millions d'exemplaires sont vendus ! Pas du tout, il s'agit en général de centaines de livres vendus au début sur une période de deux ou trois mois. Les gens vont devenir un peu plus réalistes en ce qui concerne l'industrie de l'édition, et c'est sans doute ce qui est en train de se passer en ce moment aux Etats-Unis. Je crois que les gens dans l'édition sont en train de prendre conscience des façons dont ils investissent leur argent par rapport aux résultats qu'ils obtiennent. Si vous prenez l'exemple de certaines grosses maisons d'édition, vous vous rendez compte qu'ils n'ont pas vraiment de modèles commerciaux ou économiques qu'ils appliquent. La plupart du temps, ils ont une compagnie mère ou parente qui subventionne leur activité, ce qui leur permet de perdre de l'argent ici ou là sans avoir de modèle financier strict. Bien que cela soit de moins en moins le cas. Par exemple, le fait que le livre de poche soit publié avant la version cartonnée tomberait sous le sens. En général, une entreprise lance son produit sur le marché au prix le plus bas. Pourquoi est-ce que l'édition ne suivrait pas ce principe ? Pourquoi l'édition fonctionne aujourd'hui autrement ? Il n'y a vraiment aucune raison à cela, et il n'est pas non plus possible de justifier le fait qu'un éditeur ne s'occupe plus de ses auteurs comme auparavant. Les éditeurs n'ont vraiment plus le temps de dire : « voici mes auteurs, je travaille avec eux pour les aider à développer leurs talents littéraires ». Les éditeurs pensent peut-être que c'est ce qu'ils font, mais ils font plus leur travail comme il y a cinquante ou soixante ans. OB : Comment cela se passait-il alors ? Un éditeur travaillait avec quatre ou cinq auteurs et les aidait à TT : Et bien oui, les éditeurs ne se contentaient pas de faire des suggestions et de dire, « je vais te donner un bon contrat, on va faire ci, on va faire ça » ou bien « je vais faire une star de toi, je crois que ton prochain livre devrait porter sur tel sujet ». Les éditeurs s'intéressaient à l'écriture et au talent littéraire d'un point de vue purement altruiste et esthétique. Personne ne fait plus cela, en effet, pourquoi s'embêter avec cela? OB : Sauf les éditeurs dans les petites maisons d'édition ? TT : Sauf les petites maisons d'édition car elles ont plus de temps. OB : Je croyais pourtant que les grosses maisons d'édition comme Random House avait un modèle économique de base que l'on pourrait résumer au principe simple suivant lequel il faut gagner de l'argent sur un livre. On ne peut certainement pas se permettre de perdre de l'argent. TT : C'est ça, on essaie de ne pas en perdre. Les gens qui gagnent le plus d'argent en édition sont les éditeurs scolaires parce qu'ils ont un public captif à qui ils font payer leurs livres très cher. Pour ce qui est du marché du livre en général, vous pouvez transformer n'importe quel livre en bestseller si vous lui injectez assez d'argent. Si le livre est dans chaque librairie ou vous entrez les six prochains mois, il y a de grandes chances pour que vous l'achetiez. C'est un peu comme du lavage de cerveau, il suffit de monopoliser l'attention du consommateur au sein de cette section de l'espace commercial. OB : C'est un peu paradoxal. Les supermarchés du livre comme Barnes and Noble ont vingt exemplaires du même livre en vitrine alors que je croyais que le capitalisme et la consommation de masse étaient censés promouvoir la diversité qu'ils disaient. Au bout du compte, on finit par se retrouver avec quelques titres seulement TT : C'est aussi parce qu'ils n'utilisent
pas de capital pour produire leurs livres, ils se servent des profits
et sont en quête de profit. Si donc ils ne font pas de profit
dans les trois mois qui suivent la publication du livre, il faut qu'ils
trouvent un moyen de faire du profit les trois prochains mois. Ils n'ont
pas de réserve financière sur lesquelles ils pourraient
s'appuyer. Le capitalisme est en théorie la façon d'utiliser
du capital sur le long terme, ainsi créant de la « diversité
«. Au contraire, ils ne font que plomber les réserves financières
pour obtenir un profit à court terme et ensuite tout ce qui leur
reste à faire est d'essayer d'engranger profit après profit,
toujours sur le court terme. Donc vous êtes condamnés à
courir après les profits. La seule chose que vous puissiez dire
alors est « Mon dieu, nous ne pouvons nous diversifier et nous
devons continuer à fabriquer le même produit parce que
nous n'avons pas de réserve financière »
L'idéal
serait de publier assez de livres de façon à ce que le
coût de production par livre soit très bas. Bien évidemment,
pour les petites maisons d'édition le coût de production
de chaque livre est plus élevé que pour une grosse maison
d'édition : au lieu de dépenser un dollar et demi par
livre, vous dépensez quatre ou cinq dollars, si bien que chaque
invendu vous met dans le pétrin. A mon avis, la seule façon
de survivre pour un petit éditeur est de continuer à publier
beaucoup de titres tout en maintenant un stock minime sur tous les titres.
Si les distributeurs et les libraires n'ont plus assez d'exemplaires
d'un livre, si votre stock est quasi nul, en général vous
avez assez de temps pour vous retourner et refaire un tirage des titres
épuisés. Cela prend d'habitude un mois et demi pour réimprimer
un livre prêt à l'impression. OB : Vous avez publié une partie de la correspondance électronique de Robert Creeley. Quelle est votre conception de l'internet et de ses liens avec l'édition? TT : Je pense que l'internet en soi
n'est qu'une forme d'édition, bien que beaucoup d'entreprises
se servent de l'internet comme une façon de vendre tout et n'importe
quoi. Je crois néanmoins que l'internet est un autre bras de
l'édition. Qu'il s'agisse d'information internet privée
ou publique, c'est simplement un support de publication, c'est tout.
Personne ne savait que Creeley avait cette correspondance sur le web,
je n'en avais quant à moi jamais entendu parler, je ne l'avais
jamais vue et pourtant ses emails sont toujours quelque part sur le
web ! Mais en fait le format du livre était une suite logique
en ce qui concerne cette correspondance. Dans le livre, les courriers
électroniques sont rassemblés en un volume et vous pouvez
l'emmenez avec vous. Quand je l'ai vu, je lui ai dit, « je voudrais
publier vos poèmes, est-ce que vous avez des poèmes inédits
que je pourrais publier ? » et il m'a répondu, «
Et bien, j'ai ce livre que beaucoup de gens n'aiment pas, mais c'est
un livre que j'aime bien », et c'était The Daybook of
a Virtual Poet, et c'était un livre qui me semblait tout
à fait approprié pour SD. Quand il est sorti, les gens
ont dit, « c'est super, quel livre génial
»
Ils auraient pu voir le livre entier quand il était sur le web
mais ils ne l'ont pas vu. Je crois que l'internet n'est qu'un bras étrange
de l'édition.
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