P.B. : Bon. Le
roman est une forme littéraire lourde, lourde d’héritage,
fatiguée. Il est chargé de dire tout, voire
de tout dire aujourd’hui, depuis un certain temps, au point
qu’on a décrété, voulu constater la
« disparition du poème ». Cela dit, il est
hors de doute que le roman a encore aujourd’hui parfois
une fonction politique directe, une fonction politique essentielle
; il reste parfois un opérateur de révélation.
La poésie n’est pas privée du pouvoir qu’on
attribue au roman. Des gens intéressés l’en
privent ici ou là. Elle hante la prose, comme une puissance
à subjuguer, employer, un fantôme à changer
en serviteur. Et c’est pourquoi la première phrase
que vous citez, «Mes personnages sont des fumées»,
cette première phrase a une portée générale
neutre et une portée précise, une signification
historique. Tout personnage évoqué dans le poème
ou dans le livre de poésie, l’ensemble des poèmes
qui s’appelle «livre de poésie», tout
personnage est abstrait, et donc, en ce cas, une fumée.
Il n’y a aucune différence entre un personnage –
un nom propre dans un poème – et une fumée
qui s’échappe d’une cheminée. Ça
c’est la proposition générale, mais cette
proposition générale recouvre violemment une proposition
historique qui concerne les camps, qui concerne la crémation.
Et c’est pourquoi les personnages en question, je ne viens
pas les voir dans leurs cheminées. Poésie est le
nom d’un pouvoir d’abstraction spécial aujourd’hui,
dans la mesure où elle doit dire abstraitement, par arrêt
aux mots, ce qui n’est pas figurable. En principe, l’abstraction
est ce qui échappe à la figuration, mais c’est
une définition pauvre de l’abstraction : l’abstraction
est, beaucoup plus sûrement, une analyse du monde imaginé
figurable. Or, quand ce monde réel est lui-même non-figurable,
ou peu figurable, l’abstraction est d’autant plus
dangereuse, puissante. Poésie est ce qui renvoie les mots
à leur abstraction fondamentale, surtout aujourd’hui.
Celui qui parle, celui qui dit «je», qui dans le poème
lui-même devient fumée, se volatilise ou vaporise,
ce «je» n’a pas le pouvoir de visiter certaines
fumées. Qui a ce pouvoir ?
D.C. : Ces fumées,
si elles sont des personnages, et pour autant qu’elles soient
fondamentalement porteuses d’abstraction, ont cela de concret
qu’elles ont la consistance d’un personnage.
P.B. : Oui, elles
ont la consistance de ce qui s’appelle fumée. La
fumée a une consistance, une épaisseur, une opacité.
Les fumées dont il s’agit sont des fumées
épaisses (jaunes, selon le témoignage du héros
Rudolf Vrba, témoin parmi de nombreux témoins silencieux).
On parle de l’épaisseur d’un personnage et
on peut bien imaginer que les êtres aient gardé une
épaisseur au moment où ils se changeaient en fumée.
Les personnages évoqués dans le poème, dans
l’ensemble des poèmes qui s’appelle «livre
de poésie», n’ont, dans le meilleur des cas,
qu’une épaisseur de fumée analogique. Aucun
personnage ne peut s’agiter dans l’oubli de la brûlure
absolue.
D.C. : Il en va
de tous les personnages d’un livre de poésie. Vous
supposez qu’un personnage de roman…
P.B. : Certains
romanciers ont violemment resserré la silhouette de leurs
personnages, en faisant des types ou des fantômes, des fantômes
d’êtres réels. Ils les ont privés de
toute vie interne. Ce que je dis des personnages en poésie
devrait valoir pour toute la littérature, pour les personnages
dans le roman, dans la nouvelle, etc. Quant à savoir si
tel est le cas, si les personnages des romans qui s’écrivent
dans notre temps sont à la hauteur de ce que j’appelle
«poésie», il ne m’appartient pas d’en
décider ici. Mais il est bien évident que les personnages
de la plupart des romans sont trop réels et donc sont privés
de toute réalité parce qu’ils sont précisément
incapables d’épaisseur au sens indiqué.
D.C. : «Les
fumées fusent», c’est-à-dire qu’elles
ne sont pas seulement fusées, comme si, d’elles-mêmes,
elles se sacrifiaient.
P.B. : Je voudrais
ajouter quelque chose au sujet des personnages, excusez-moi d’y
revenir, je répondrai à votre question ensuite.
Les personnages d’aujourd'hui, même dans le roman
réaliste d’aujourd’hui, apparaissent trop,
ils ne sont pas à la hauteur d’une espèce
de disparition nécessaire de la vie interne, de ce qui
s’est appelé «vie intérieure»,
qui est la vie tout court de certains êtres brûlés.
Et, donc, pour mieux apparaître, il faut être à
la hauteur d’une espèce de disparition. Il ne faut
pas disparaître, je ne dis pas du tout que les êtres
doivent disparaître pour être fidèle à
la disparition, au contraire, mais il faut qu’ils soient
diminués, qu’ils soient affaiblis, c’est-à-dire
tout simplement attentifs à ce qui a été,
qui n’est plus, qui n’est pas figurable, et qui n’est
plus susceptible de témoignage, ou de moins en moins. Et
donc ce que j’appelle «affaiblissement» n’est
que l’espèce d’attention, de modestie, de refus
de l’expansion du moi, non par imitation d’une disparition
antérieure mais par exactitude, souci de l’exactitude.
Quant aux fusées…
D.C. : Je vais
reformuler ma question à l’occasion de votre ajout.
Dans la suite toujours du premier poème de Chambre
à roman fusible, vous dites : «le projet
de ces personnages est de disparaître en fumée d’échec.
De ne rien faire échouer, de n’être pas absents,
floués comme un gris de silhouette, un bouquet de fleurs
éventé (un bouquet de nuages malheureux).»
Plutôt que de vous demander en quoi les personnages sont
fusées et en quoi aussi ils se font fusées –
et donc sont à l’initiative – ou prennent une
part dans le sacrifice dont ils sont à la fois l’objet
et l’auteur, comment s’opère ce passage ?
P.B. : Bon. Il
y a ce vers : «la fusée n’est pas déception».
Donc il ne s’agit pas d’une disparition au sens mortel
du terme, il s’agit simplement d’une transformation
de soi, y compris de soi comme poète, transformation de
soi en figure modeste, en figure réellement verbale. Un
personnage sur une page, dans un livre n’est qu’un
personnage verbal. C’est un personnage qui apparaît
parce qu’il fait disparaître celui auquel il renvoie.
Et par conséquent il faut cette modestie du langage pour
un souci politique, un souci historique réel. On ne peut
évoquer les événements historiques et les
personnages historiques, on ne peut les évoquer en poème
ou en poésie qu’en vertu de l’attention humiliée
ou de cette exactitude qui implique d’abord la transformation
de soi en personnage, y compris en personnage fusible. Soi-même,
on est fusible. Donc si je parle de fusées, c’est
pour évoquer la verticalité affreusement triomphante
de la fumée, qui nous renvoie au ras du sol, à l’horizon
et à l’horizontal, au ras du sol et à une
brume sinistre. Notre époque est à la fois l’époque
de la fumée verticale, de la fumée de cheminée
sinistre et de la fumée triomphante. Or, si le poème
jette des fusées, au sens de Baudelaire, ça ne peut
être qu’en vertu de l’exactitude dont je parlais.
D.C. : Donc il
s’agit de se réapproprier ce qui est disposé
d’avance, c’est-à-dire que l’épaisseur
du personnage que l’on peut figurer est codépendante
de ce à quoi elle se sacrifie.
P.B. : Il y a
une dépendance essentielle, une dépendance du langage.
Le langage est dépendant, la poésie est essentiellement
dépendante. La circonstance tyrannise paradoxalement. Si
poésie a une souveraineté quelconque, c’est
à cause de sa dépendance. Peut-on encore parler
de souveraineté ? Sans doute que non, mais j’insiste
sur le fait que la déception n’est pas au rendez-vous,
qu’il ne s’agit pas de décevoir le lecteur
de la poésie, et qu’il ne s’agit pas que les
poèmes soient décevants, déceptifs, qu’ils
vous dérobent toute figuration, qu’ils empêchent
la lecture. Non. Il s’agit toujours néanmoins en
poésie d’une espèce de verticalité.
D.C. : «Mes
personnages ne fondent pas».
P.B. : Oui. Eux
ne fondent pas, ne ressentent pas brûlure et fusion. Il
y a bien une insistance, une persistance du personnage dans le
poème. Ils sont là. Ils sont là et ils vivent
une vie étrange, qui est une vie verbale, procurée,
que la verticalité du poème renforce. C’est
verticalité contre verticalité, si vous voulez.
Il est vrai néanmoins qu’il y a eu des êtres
qui ont quasiment fondu, ou qui sont devenus comme des «
blocs de basalte », sous l’effet du gaz, avant de
partir en fumée, et d’autres qui ont fondu, oui.
De la cendre pour les rivières ou de l’engrais.
D.C. : Et alors,
le poète, par cette exactitude, est exactement l’entre-deux
ou...
P.B. : Il est
sur des rails, très vite, s’il ne fait pas attention.
Il faut donc qu’il ait le souci non seulement de ne pas
dire n’importe quoi et le soin de la mémoire impossible.
Sa forme d’art mnémonique est la mémoire spéciale
du poème, l’horizon tombant du poème, puisque
les choses se disent dans le poème de bas en haut et de
haut en bas, en aller-retour entre le haut et le bas, et surtout
dans la relecture, c’est-à-dire dans le repassage
du bas au haut, de la fin au commencement.
D.C. : Sans doute
est-ce la même difficulté que le rapport entre ce
que portent les personnages, et donc ce pour quoi ils sautent,
ou ce pour quoi ils sont fumées, et ce qu’ils sont
? Le poème XIV de Chambre à roman fusible,
p.26 : «Il n’y a rien derrière, ou rien
à voir, à soulever dans la cheminée : ce
que montrent toutes les machineries persévérantes
à cachettes pratiquées. L’écrivain
est un cacheur : il sonde la masse de sucre garée dans
son parking. Non : ses voitures, ses vraies voitures, le fruit
de ses ventes (s’il a du succès noir) sont le cas
échéant, au grand garage. Il sonde seulement la
masse de sucre fondu dans la citerne. La serrure de l’entrepôt
n’a pas de cache-entrée. Le cachement de visage est
un réflexe, souhaitable calomnié. Pourtant : les
séances de photographie, le riz sur le nez, les préparatifs,
sont des cacheries intéressantes. Revenons deux secondes
à la cheminée du héros : où conduit-elle
?
À sa femme.»
P.B. : Oui, à
cause de l’opacité poétique. Le poème
cache, toujours, parce que les mots cachent le fameux réel.
Il est fantastique. J’insiste sur le fait que quand on dit
«mes personnages», il ne s’agit pas de dire
que ces personnages appartiennent à un moi. Quand
on dit «notre héros», «mon héros»
à propos d’un personnage de roman, on ne veut pas
dire qu’il est en notre possession. Non. «Mes personnages»,
ça veut dire les personnages que j’évoque
ou qui sont évoqués par moi, par ce qui reste de
moi, dans le livre de poésie. Or, je n’ai
pas idée de filmer la fonte, de faire vivre l’horreur
à nouveau. L’évocation de l’infigurable
ou du sinistre encore impensé n’a rien du reportage.
Voilà pourquoi le poème cache. Il faut assumer que
le poème cache ce qu’il désigne, ce à
quoi il renvoie.
D.C. : Cache et
ne cache pas, c’est en cela qu’il participe à
sa construction.
P.B. : Cache et
ne cache pas, mais il cache toujours. Inévitablement, ou
constitutionnellement. Il cache fondamentalement. Mais s’il
ignore qu’il est cacherie, il est très vite poème
sucré, sucrerie obscène, ou poème privé.
D.C. : De même,
dans un poème qui s’appelle Diariste, vous
dites : «Aucun des personnages ne tient de journal.
Aucun ne souffle le chaud ou le froid sur un quotidien. Aucun
n’est soufflé. Chacun est agité d’un
mouvement de volute. Chacun, donc, est l’amoureux clairvoyant
du fumier.»
P.B. : Oui et
ce fumier, c’est aussi le fumier prosaïque de la vie
la plus familiale, car les personnages qu’on évoque
ont eux aussi une vie dite «privée», une vie
familiale que l’on peut évoquer, de façon
surprenante si on pose (à tort) qu’il faut à
l’abstraction un dessèchement absolu et la disparition
totale des traits de la vie courante. Or, la vie courante est
opaque. Donc, pas besoin de la faire disparaître du poème.
La vie privée se refait et part en fumée au camp.
(Vrba insiste là-dessus.)
D.C. : Vous parliez
tout à l’heure de cette fonction politique conférée
au roman qui n’est pas conférée à la
poésie. Il semble qu’avec ce qu’on vient de
dire, de toute façon, ça ne peut pas être
la même fonction politique. Donc la poésie en rien
ne pourrait, semble-t-il, réclamer la fonction politique
qui semble revenir au roman.
P.B. : La poésie
peut tout de même avoir une force didactique. On a trop
peu lu récemment, on lit trop peu Brecht, en particulier
en France. Et la notion de poésie didactique est comme
oubliée, reléguée, abandonnée. Alors
qu’au fond ce qu’on imagine être la poésie
aujourd’hui, à savoir le poème bref, le poème
bref peut lui-même avoir une puissance, une force didactique
(mais le poème long aussi) et vous savez très bien
que le poème didactique est le lieu d’une action
politique, d’une intervention oblique. Je considère
que les poèmes de Chambre à roman fusible
sont, chacun à sa façon, des poèmes didactiques.
D.C. : Quels sont
les moyens, quand bien même j’entends qu’ils
ne sont pas absolument objectivables ou exposables comme ça,
qui font que le propos didactique ou que le message qu’il
faudrait passer ne se dresse pas derrière le travail de
mise en forme au point de créer une espèce de fossé
entre ces deux exigences ?
P.B. : Cela, peut-être
qu’il faudrait regarder un poème en particulier pour
répondre. Il y a un poème qui me semble dire ces
choses, les dire aussi discrètement que nettement, les
deux à la fois, netteté et discrétion en
même temps. Ce poème, c’est le poème
XXIX de Chambre à roman fusible, il a pour titre
David Olère. David Olère est un dessinateur,
quelqu’un qui a dessiné des scènes vues dans
la salle où on tirait des corps vers les fours ; il a dessiné
ces scènes insupportables. Voilà. Je peux vous lire
le poème, mais je me demande s’il n’y a pas
erreur à préciser d’emblée de quoi
il s’agit, alors que le poème dit ce qu’il
dit :
Ce poème dit aussi l’avenir
de toute cuisson, il est lui-même cuit. Bon. Si, aux premiers
vers de ce poème, j’avais dit : «le dessin
de déportés / de petits déportés par
des intermédiaires majeurs…», des nazis, par
exemple, la netteté aurait dominé et la discrétion
disparu. Donc, le défi, c’est la netteté et
la discrétion, en même temps. Bon. Il me semble que
le poème se comprend, si on n’a pas des figues fraîches
sur les yeux, à la lecture, à la simple lecture
s’entend. Il me semble. Il doit jeter les bases d’une
« barbarie ingénue » (selon l’idée
de Baudelaire au chapitre 5 du « Peintre de la vie moderne
»).
D.C. : On pourrait
peut-être faire le même travail avec le poème
XXXIII «Ardeur et fraîcheur», qui est
très court : «L’épreuve à
travers nos genoux, à travers le par-cœur, cherche
ce qui convient. Elle doit, pour nier les pompes soufflantes,
pour ne pas brûler, avoir de la fraîcheur fine. L’ardeur
liée empêche l’ancien quidam de passer aux
morts.»
P.B. : Il faut
donc au poème ardeur liée et fraîcheur fine,
il faut qu’il y ait de la fraîcheur, du plaisir en
poésie, pour que la netteté ne soit pas qu’une
fantaisie du poète, pour que le poème soit réellement
net, et qu’il dise ce qu’il dit avec une véritable
netteté. Le poème doit plaire, être une continuité
de plaisir et une continuité de mots exacts, de mots frais.
D’où un phrasé, mais le phrasé d’une
épreuve, car le poème est à nouveau épreuve,
l’épreuve de l’infigurable, « traduction
d’une traduction » (Baudelaire). Himmler a assigné
l’infigurable à une Allée des Bouleaux inventée
de toutes pièces, bâties par des mains. Du poème
fait épreuve d’impossibilité nécessaire,
et il impose l’épreuve de l’impossible au lecteur
qui a du plaisir. L’épreuve de la lecture fait plaisir.
L’aptitude à absorber le poème, c’est
l’aptitude à en vivre le phrasé – ce
qui s’appelle lecture fait plaisir. L’ardeur est le
nom du plaisir de la contention. Et jamais poème ne signifie
chambre à gaz, antichambre du four.
D.C. : Essentiellement,
ça veut dire qu’elle l’est de toute façon,
dans la mesure où elle importe.
P.B. : Il ne faut
pas, à mon sens, que le rythme disparaisse du poème
car la vérité que le poème dit est non seulement
une vérité en rythme, mais une vérité
essentiellement rythmique. La vérité ne se dit pas,
ne vit pas sans rythme. La vérité a un rythme et
le poème a le rythme de la vérité, s’il
a un rythme. Rythme, tourbillon dans le cours, et plaisir vont
ensemble.
D.C. : De même,
vous vous permettez des jeux signifiants. Dans le dernier poème
: «Les fumées cheminent usées. (Des chemins
fument usinés.)».
P.B. : Oui. Mais
c’est un jeu sensé, un jeu terrible puisque :