Cette entrevue a été réalisée
par courriel au cours du printemps 2002
Bio : Jennifer
Dick est née dans le Minnesota. Elle a étudié
la littérature anglaise et la littérature russe
en traduction avec Joseph Brodsky à Mount Holyoke College,
MA. Elle étudie actuellement dans le département
de Littérature Générale et Comparée
à Paris III. Son DEA porte sur les influences de Mallarmé
et Duchamp sur la poésie "expérimentale"
actuelle aux Etats-Unis. Elle est lectrice à l'université
d'Orléans. Elle enseigne également dans un atelier
d'écriture à WICE où elle est co-éditrice
en chef de la revue littéraire Upstairs at Duroc.
Elle écrit de la poésie, traduit de temps à
autre ou est relectrice (par example, cette année, elle
a relu quelques traductions en anglais des romans de la romancière
canadienne Nancy Huston) et depuis peu elle réalise des
collages.
Vincent Broqua : l'une des raisons pour lesquelles
nous faisons cet entretien est que vous êtes exceptionnellement
active sur la scène poétique parisienne, et plus
précisément avec votre newsletter de poésie
diffusée par courriel. Pourriez-vous préciser de
quoi il s'agit?
Jennifer Dick :
L'idée d'une newsletter de poésie était
tout d'abord pour moi un moyen de savoir ce qui se passait à
Paris. En tant qu'écrivain anglophone, je pense qu'il est
important de ne pas perdre de vue ce qui se fait aux États-Unis,
aussi j'aime me rendre à des lectures quand j'en ai le
temps. Il y a quelques années, quand il semblait y avoir
une recrudescence de lectures d'auteurs de passage à Paris,
je n'entendais parler de ces événements qu'après
qu'ils s'étaient produits. La newsletter fut un
moyen de faire en sorte de ne plus rater les événements
auxquels je voulais assister. Depuis, elle a pris de l'ampleur,
et j'essaie d'ajouter les lectures en français, ainsi que
du théâtre, etc.
VB : Avez-vous pensé à d'autres médiums
que le courriel?
JD : Evidemment, je serais ravie que quelqu'un la répercute
sur un site internet, cela faciliterait les choses. Mais j'attends
encore des offres dans ce sens. La liste est mise en ligne à
New York par Ernie Hilbert sur NowCulture et eVerse, mais elle
n'est sur aucun site consacré à Paris. Quant à
la distribution d'une version papier, ce serait extraordinaire
que quelqu'un veuille imprimer la liste, faire les travaux d'édition
et de distribution. Je n'en ai pas le temps en ce moment.
VB : A combien de personnes envoyez vous votre liste? Comment
avez-vous constitué ou comment constituez-vous votre liste?
Glanez-vous des noms au hasard ou avez-vous une méthode
plus systématique? Comment les lecteurs de cet entretien
intéressés par votre liste peuvent-ils vous contacter?
JD : Ma liste compte
près de 600 personnes. J'ai commencé avec quelques
noms et la liste s'est augmentée au fur et à mesure
des demandes, par l'entremise de la revue Upstairs at Duroc
et du site WICE, mais aussi grâce au mailing et
aux sites de Upstairs et NowPoetry eVerse ou encore par l'intermédiaire
de la publicité de Stephanie à Moving Parts
et de la revue internet 3am magazine .
Je rassemble les noms à
mesure que je rencontre les gens. En retour, je rencontre de plus
en plus de personnes aux événements, dont les noms
m'avaient été envoyés par courriel ou donnés
par des amis, qui me disent avoir reçu ma newsletter.
Si quelqu'un veut s'inscrire ou se désinscrire, je leur
demande de m'adresser un courriel à l'adresse suivante
: fragment78@aol.com et je les ajoute à la liste.
VB : Nous n'avons pas beaucoup parlé de ce que vous promouvez
dans votre newsletter. Comment recueillez-vous vos informations?
JD : Je reçois mes informations des gens et des librairies
qui m'envoient des programmes, de mes amis, de cartons d'invitation,
ou de librairies dans lesquelles je vais – quelques fois
j'arrache littéralement des annonces dans les librairies.
Je prends plus rarement des choses des sites, je préfère
qu'on m'envoie les détails des évènements.
VB : Pourriez-vous définir votre ligne éditoriale,
si vous en avez une. Comment choisissez-vous ce que vous annoncez
dans votre liste?
JD : Je n'ai pas de ligne – je me fais l'écho de
lectures à Paris et dans ses environs et plus particulièrement
les lectures anglophones et francophones, mais j'ai aussi inclus
un peu de théâtre anglais récemment, des annonces
pour des cours d'écriture, ainsi que les références
d'une ou deux expositions par mois. A la fin, je fais un petit
texte sur une revue que j'aime ou je fais la promotion d'une revue
que des amis publient ou qui paraît à Paris. Je tente
de faire en sorte que les annonces soient courtes, puisque les
listes tendent à être toujours plus longues à
chaque fois.
VB : Je parlais tout à l'heure de 'la scène poétique
parisienne'. Pensez-vous qu'une telle expression soit juste. En
d'autres termes, y a-t-il une communauté poétique,
si on entend par là un groupe défini par un espace,
un temps et une identité partagés, avec le danger
de se retrouver prisonnier de ce cercle.
JD : A l'image
de Paris, la scène poétique est plurielle : on pourrait
parler des scènes poétiques françaises, celles
qui accueillent la poésie bilingue (et les différentes
langues qui y sont représentées), et enfin les scènes
poétiques anglophones. Sans parler des scènes théâtrales
et celles des cours d'écriture. A l'intérieur de
ces catégories, il y a des gens qui sont uniquement intéressés
par un type d'écriture, par des auteurs reconnus ou qui
recherchent des auteurs totalement inconnus. Certains fréquentent
assidûment (tous les mois ou même toutes les semaines)
les événements d'amateurs pour voir ce qui se fait
de nouveau. Cette forme d'engagement est intéressante et
constitue un genre de "scène". Kilometer
Zero a connu un vrai succès cette année en
programmant chaque dimanche soir des évènements
où se mélangeaient les médiums, les auteurs
et des artistes, de la musique, des micros libres. De même
Double Change propose une très sérieuse
série de jeunes artistes comme d'artistes confirmés
de langue française et anglaise – une scène
dans un esprit totalement différent qui a réussi
à présenter des écrivains et traducteurs
variés. Je me suis également beaucoup impliquée
dans l'organisation de lectures à la Red Wheelbarrow, Wice
et Le Rideau Rouge l'an passé pour Upstairs at Duroc. Nous
avons un public captif sur lequel on peut compter à chaque
lecture. Ils se retrouvent par ailleurs dans les cafés
pour partager leurs textes, on les retrouve à aller de
bar en bar, ils organisent également des fêtes un
peu folles, aventurent quelques nouveaux vers entre deux gorgées
de bière ou bien discutent de la valeur de telle ou telle
pratique poétique. Ils s'encouragent les uns les autres
à lire ou à envoyer un poème à une
revue. Encore une fois, on pourrait dire qu'il s'agit d'une "scène".
Je pense que pour les écrivains étrangers inconnus
ici, cette 'scène' est peut-être simplement un surplus
social de ce dont ils ont besoin – des idées de nouvelles
revues à consulter aux USA ou au Canada – que quelqu'un
qui s'y serait rendu auraient rapportées –, un nouvel
éditeur à explorer, un nouveau concours ou un nouveau
poète à lire.
Un écrivain peut se perdre
dans un pays étranger, aussi soit vous décidez d'écrire
dans la langue de ce pays, comme Nancy Huston, Cioran, Todorov,
Kundera, Nabokov, ou vous faites des efforts insensés pour
vous souvenir de ce que votre langue peut faire, vous tentez de
garder cela vivant en lisant de nouveaux textes, en allant aux
lectures, de sorte que votre travail ne devienne pas répétitif
et daté.
VB : Abordons maintenant des questions un peu plus larges. Il
me paraît intéressant d'avoir votre avis sur la poésie
française contemporaine. Vous êtes vous-même
poète et traduisez de la poésie française
contemporaine. Vous êtes impliquée dans le champ
de la poésie contemporaine américaine. Paul Auster
citant la phrase suivante d'Octavio Paz "la tradition française
et la tradition anglaise actuellement sont deux pôles opposés.
La poésie française est plus radicale, plus totale",
dit "et en même temps, ce qui suit ne fait pas un doute
: si l'intérêt des poètes britanniques et
américains pour la poésie française a été
constant dans les cent dernières années, l'enthousiasme
a toujours été tempéré par une sorte
de prudence, voire d'une hostilité envers les pratiques
littéraires et intellectuelles de France". Ces paroles
datent de 1982. Quelle est pour vous la situation des poésies
contemporaines française et américaine?
JD : Il est amusant
que vous utilisiez ces citations d'Auster, qui si je ne me trompe
viennent de cette anthologie de poésie française
traduite par des écrivains américains chez Random
House. Il y a quelques années, j'ai utilisé ces
citations pour une demande de bourse, et je croyais sincèrement
ce qu'elles disaient, mais depuis mon second séjour en
France (ces trois dernières années, presque quatre)
mon opinion a changé.
Premièrement, Auster et Paz
ont écrit cela à une époque où la
poésie et la poétique d'avant-garde du début
du siècle étonnaient encore beaucoup d'américains,
mais maintenant les choses ont changé. A la fin du 19ème
siècle et au début du 20ème, les américains,
notamment les intellectuels, artistes et écrivains américains
– de même que les artistes et écrivains du
monde – se rendaient à Paris. Paris était
la capitale du monde. On s'y pressait pour les expositions universelles,
pour découvrir la nouvelle peinture, la nouvelle poésie
de Baudelaire, puis, ensuite, pour voir les nouveaux tableaux
iconoclastes des cubistes, et découvrir Duchamp –
il fut une icône aux Etats-Unis bien avant de s'y rendre.
Tout à Paris semblait plus radical, plus pur, et peut-être
y avait-il plus de liberté dans la façon de se mouvoir
sur la page, sans être contraint par le puritanisme (je
ne fait pas référence aux sujets, mais aux rythmes
des prières puritaines mais aussi à la façon
de voir le corps et de le traiter dans la manière qu'à
la voix de se mouvoir) qui contraignait la poésie américaine.
Aux Etats-Unis on était tout occupé à fonder
ce qui allait donner les tendances actuelles de la poésie
– les fondateurs étaient Dickinson et Whitman, qui
étrangement allaient donner naissance à une progéniture
diverse – d'un côté, la fragmentation, c'est
à dire la poésie et la prose qui luttait contre
elle-même et luttait avec et dans le rythme, ouvrant la
voie à Stein (via Picasso). D'un autre côté,
les influences sur les Beats, l'Ecole de New York, le Projective
Verse de Olson. Dans le même temps en France Mallarmé
avait déjà écrit Un coup de dés....qui
était étonnamment en avance sur son temps, anticipant
le futurisme, plus précisément le futurisme russe,
le dadaïsme, la poésie L=A=N=G=U=A=G=E, ainsi que
les travaux plus récents qui, comme ceux de Cole Swensen,
sont pulvérisés sur la page, souvent guidés
par une série de règles sonores et polyphoniques.
Néanmoins, il me semble en regardant la dernière
partie du siècle que les français ont troqué
leur écrits de qualité contre la théorie
– qui produisit de grands esprits et de grands livres par
Derrida, Blanchot, Bataille, Barthes, Foucault, Cixous, Irigaray,
etc.– et peut-être que la France a donné lieu
aux procédés radicaux du roman – Queneau,
Perec par exemple. A l'inverse, aux Etats-Unis, les poésies
prolifèrent, et un grand nombre de poètes sont actuellement
engagés dans un processus d'incorporation ou de réponse
à la critique poétique française et produisent
une poésie très radicale. Les poètes dont
les noms me viennent à l'esprit sont Brenda Hillman, Cole
Swensen, Cha, Laura Mullen, Kathleen Fraser, Laura Moriarty, Michael
Palmer, Alice Notley, Lyn Hejinian, Charles Bernstein, ainsi qu'Erin
Mouré et Steve McCaffery (tous deux canadiens). Un grand
nombre de ces écrivains ont traduit des poètes français
et n'ont de cesse de porter une attention particulière
à la façon dont la poésie s'est développée
et continue à le faire en France. Il y a également
un nombre incalculable de jeunes auteurs prometteurs : Josie Foo,
Sawako Nakasu, Christopher Arigo, Michelle Noteboom, George Vance,
Dan Rhiele, etc. Des revues littéraires sortent des campus,
d'institutions et autres fondations privées telles que
Chain, How2, The Germ, Shiny, Murmur, Mantis, Crowd, Conjunctions,
Slope, Facture, Factorial Press! ou Volt. J'ai l'impression que
chaque mois on m'annonce la naissance d'une nouvelle revue de
qualité. Bien entendu, il y a les revues installées
un peu ennuyeuses qui publient la même poésie depuis
50 à 100 ans, et souvent ces revues ont plus de publicité
parce qu'elles sont plus accessibles, mais la radicalité
underground n'est pas longue à remonter à
la surface pour signifier sa présence.
J'ai lu que plus de 2000 nouveaux
poètes ont publié plus de 5 livres de poésie
aux Etats-Unis, et le chiffre s'accroît chaque année
malgré la Kmartisation du monde, et les gens se pressent
aux lectures, qui sont souvent payantes à New York. Je
ne pense pas que telle soit la situation en France. A Paris, le
nombre de lectures pour de nouveaux recueils de poésie
est très restreint – on ne se presse pas dans des
salles avec des places à 20 euros pour entendre les nouveaux
recueils d'André Velter ou de Christophe Tarkos. De la
même façon, selon Eveline Pinto, 100 ans après
la mort de Poe, New York est devenu le centre du monde artistique.
Il est certain que la plupart des artistes de gros calibre pensent
que c'est un vrai aboutissement et plus tard une nécessité
d'avoir un gros événement dans une galerie de qualité
à NYC. Il veulent se produire là parce que c'est
là qu'ils vendent leur travail. Ici, les artistes me disent
souvent que s'ils peuvent s'offrir un dîner avec le fruit
de leur vente, c'est déjà considérable –
les gens ne vont pas dans les galeries parisiennes pour acheter
de l'art, elles sont trop conventionnelles ou trop tendance, et
personne ne sait que faire pour y remédier. (Bien sûr,
cette situation se transforme avec l'aide d'une plus grande mobilité
aérienne et les nouvelles technologies, aussi peut-être
que bientôt il n'y aura plus de capitale de l'art).
Cela étant dit, la poésie
française fait encore physiquement quelque chose sur la
page – comme on peut le voir dans le travail de nombreux
poètes comme celui d'André du Bouchet, Jean-Louis
Giovannoni, Claude Royet-Journoud, Anne-Marie Albiach.
Je ne veux pas trop critiquer les
français, mais je pense que la poésie ici stagne
un peu. Une grande partie de la poésie ne cesse de reprendre
les mêmes procédés poétiques depuis
les années cinquante, et l'utilisation 'nouvelle' et soi-disant
'radicale' ou intéressante du langage dans la poésie
anaphorique de Christophe Tarkos par exemple a été
faite des dizaines de fois depuis les années 70 (entre
autres par Olivier Cadiot, Stéphane Rosière, Jean-Luc
Parant, Philippe Beck, Yannick Liron, Christian Prigent, Jean-Patrice
Courtois, Michel Bulteau) et peut-être que ces poètes
découvrent ce procédé seuls et n'ont pas
une grande connaissance du travail des autres. Il est courant
qu'un poète ne connaisse pas beaucoup d'autres poètes
en dehors de son petit cercle. Les éditeurs sont en effet
presque comme des fondateurs d'écoles ici. Cela rend difficile
la découverte d'auteurs puisqu'on doit connaître
leur maison d'édition. Bien sûr, ce sont des généralisations,
mais une bonne partie des livres de poésie publiés
à grand tirage en France sont ceux d'auteurs que l'on lit
depuis les années 50 (pour avoir une bonne idée
de cela on pourra ouvrir l’édition de poésie
récente du vingtième siècle chez Gallimard
Poche, et voir qu'elle ne contient pas un poète âgé
de moins de 50 ans! Sans parler de l'absence absolue de poètes
femmes) alors qu'aux Etats-Unis, la plupart de ceux qui rapportent
des prix pour des premiers livres de poésie sont dans leur
vingtaine ou ont tout juste trente ans.
Cela dit, il y a certainement une
renaissance de la jeune poésie ici, je rencontre de plus
en plus de jeunes, pas encore publiés à grande échelle
ou qui n'ont publié qu'un premier livre, dont le travail
est intéressant. Ce que j'ai voulu dire de manière
assez longue est qu'il y a eu selon moi une exploration exceptionnellement
forte du possible en poésie aux Etats-Unis dans ces vingt
dernières années et cette exploration me frappe
comme étant plus radicale que la poésie contemporaine
que j'ai pu lire ici.
VB : Une phrase
de Poésie, etcetera : ménage de Jacques
Roubaud semble particulièrement adaptée à
ce dont nous parlons et particulièrement dans la situation
actuelle : "si X est un pays, que veut dire "la poésie
de X"?" Comment comparer les poésies française
et américaine? autrement dit, qu'est-ce que l'une peut
apporter à l'autre et vice-versa?
JD : Question difficile.
Pour moi, la poésie française contemporaine peut
apporter à la poésie américaine une plus
forte exploration des espaces philosophiques et abstraits loin
de la quotidienneté. Ici, je pense à Royet-Journoud,
du Bouchet, et même Jean-Louis Giovannoni et Raphaële
George.
Quand je lis un grand nombre de
poètes ici, je vois également comme un poing qui
appuie sur le langage et le presse jusqu'à la dernière
goutte. Cette pression insistante et patiente est ce qui manque
à beaucoup de travaux américains. C'est aussi parce
que les textes que je vois ici ne sont pas des poèmes courts
accompagnés d'un titre mais de longs poèmes ou même
des fragments déployés sur tout un livre. On voit
cela aux Etats-Unis dans les textes de Laynie Brown, Michael Palmer,
et notamment chez Myung Mi Kim, Thalia Field. Mais il y a en France
un grand nombre de textes qui se donnent l'espace et le temps
pour dire les sens multiples sur la page et nous américains
nous avons tendance à être trop impatients pour cela
– allant au contraire à rebours vers le poème
sound-bite, le texte de quelques lignes qu'on peut inscrire
sur les pages de son carnet.
Qu'est-ce que les américains
peuvent apporter aux français? Je n'y ai jamais vraiment
pensé et je ne me pense pas encore prête pour répondre
à cette question. Peut-être qu'au niveau le plus
évident, les américains peuvent contribuer à
se sentir plus libre d'être vif et incisif, de prendre des
risques sur la page autres que seulement esthétiques, d'être
plus brouillon sur la page blanche et même de chercher des
voix multiples par d'autres biais que l'anaphore. Je pense aussi
qu'ils peuvent amener à inclure un peu plus les objets
qui nous entourent, l'électronique, la politique, les informations,
et amener la poésie française à assembler
ces choses – comme dans les textes surréalistes américains,
ceux de Sharon Mesmer par exemple (ou Tate, Simic etc dans une
certaine mesure) – ou, dans un autre genre, comme ce que
nous voyons chez Stein. Il y a beaucoup de travaux trans-genre
publiés aux Etats-Unis, des 'romans' où la prose
se mêle à la poésie, ou encore des collages,
poussant le calligramme un peu plus loin, ne représentant
pas une figure avec des mots, mais plutôt feuilletant l'abstrait,
mêlant superpositions et entrecroisements. Ce type de travail,
exploré notamment par Susan Howe, Joanna Drucker ou Lisa
Jarnot pourrait bien avoir beaucoup à apprendre aux français.
VB : Comme je l'ai dit plus haut, vous traduisez de la poésie.
Cette question est pour une revue comme la nôtre d'un intérêt
capital. Qui avez-vous traduit et comment choisissez vous ces
auteurs?
JD : J'ai commencé
par la traduction de ce qui semblait être un livre facile
– Pas japonais de Jean-Louis Giovannoni. J'ai l'impression
d'en avoir fait des milliers de versions différentes. J'ai
décidé de traduire ce recueil pour une connaissance
qui ne savait pas le français. Plus tard, j'ai trouvé
des raisons plus rationnelles : son mélange du procédé
proche des haïku à l'espace philosophique occidental,
et sa réponse aux imagistes. Le choix du deuxième
recueil s'est aussi fait pour des questions d'émotion,
c'était Les nuits échangées de Raphaëlle
George. Sa poésie m'a touché et j'ai voulu tenter
de trouver un équivalent anglais à la densité
de son langage. A part ces deux poètes là, j'ai
traduit un poème de temps à autres pour le partager
avec une personne qui ne sait pas le français, je le prenais
comme un défi (je me suis aperçue qu’il m'est
impossible de rendre justice à Du Bellay par exemple).
VB : publiez-vous vos traductions? et où?
JD : Non, du moins je n'ai jamais persévéré.
J'aimerais soumettre mon travail et votre question m'y pousse
un peu plus en tous les cas! On m'a invité à lire
ces traductions au congrès de traduction organisé
par le Steven's Institute.
VB : Vous vous
impliquez également dans ce qu'on appelle creative
writing. Ce sujet est une pomme de discorde dans les universités
françaises : les programmes d'écriture se sont développés
dans les universités américaines alors que la France
semble rechigner à cette idée. Voyez-vous des raisons
qui pourraient expliquer cela? Si mes informations sont exactes,
vous étudiez à Paris 3, pensez-vous que la création
de tels programmes soit possible en France?
JD : Je pense que
même aux Etats-Unis c'est une question qui fait encore débat.
J'ai choisi de faire un MFA, et je suis heureuse d'avoir fait
ce choix parce que cela m'a donné du temps pour écrire.
Les écrivains avec qui j'étudiais étaient
tous très différents et les moments passés
auprès d'eux ont élargi mes horizons. J'étais
forcée de lire beaucoup pour comprendre quels étaient
les fondements de leur travail, pour commenter ces textes de la
façon la plus juste, et dire à leur auteur les choses
dont je pensais qu’elles pouvaient les aider à persévérer.
Cependant, je suis quelquefois en colère, peut-être
illégitimement, quand j'entends parler de certains programmes
d'écriture où on ne fait qu'écrire sans étudier
la littérature et le langage comme je l'ai fait. Je pense
que l'hostilité envers ces programmes tient à plusieurs
choses : premièrement, l'idée selon laquelle on
pourrait enseigner l'écriture comme on apprend la mathématique
est aberrant à la fois pour les adeptes et les contempteurs
de ces programmes. Deuxièmement, on critique souvent beaucoup
ces programmes parce qu'on pense que les auteurs se clonent, et
peut-être cela a une part de vérité pour certains
écrivains – c'est quelque chose auquel il faut être
très attentif quand on choisit un programme. Troisièmement,
ces programmes vont à l'encontre de l'idée du "grand
écrivain", divin ou inspiré, cet personne 'différente'
des gens normaux. Je pense que cette idée est encore très
vivace ici en France et peut-être est-ce là l'un
des plus grands freins, la conception selon laquelle chacun doit
remplir un rôle particulier ou avoir un métier pour
lequel on est naturellement fait. Aux Etats-Unis, il est très
courant de suivre un programme d'écriture puis de laisser
l'écriture, de changer de monde, et cela va contre l'idée
qu'on est appelé par l'écriture. Quatrièmement,
le système universitaire français donne un sens
renouvelé au mot 'rigidité'. Etant donné
que la façon dont l'enseignement est dispensé et
dont on réagit dans les classes est radicalement différente
ici, je ne pense pas que ce système soit adapté
à la façon dont un atelier d'écriture marche.
Je n'imagine pas un séminaire
d'écriture dans le programme des études à
Paris III, mais cela pousserait peut-être les étudiants
à penser un peu plus par eux-mêmes et à lire
différemment. Quand je faisais mon MFA, par exemple, nous
suivions également des cours avec les étudiants
de littérature, et les séminaires étaient
difficiles pour ces étudiants parce que nous lisions beaucoup
plus, nous avions une connaissance plus profonde du fonctionnement
du langage sur la page, nous lisions les textes plus en détail
(et très souvent nous ne lisions pas les critiques, ou
plus tard), aussi nous avions un sens plus aigu du texte lui-même.
Nous lisions aussi des textes publiés à l'époque
de l'auteur que nous étudions et qui auraient pu l'influencer,
ainsi que la correspondance ou les essais des écrivains
étudiés. Donc, peut-être que si les universités
arrivaient à intéresser les étudiants à
des ateliers d'écriture, cela pourrait les amener à
plus de lecture et à s'investir personnellement dans ces
lectures, qui sait?
Comme je l'ai dit, j'enseigne dans
deux ateliers à Wice, et j'ai également deux ateliers
pour lycéens dans les programmes étrangers d'été
d'Oxbridge. Je ne me dis pas à chaque fois : cette personne
sera le prochain grand écrivain. Je ne le pense jamais
en vérité. Je regarde ce qu'ils font, je leur transmets
le savoir de lectrice et le sens de la lecture que je possède
pour les aider à aller plus loin dans ce domaine. A la
manière d'un peintre dans une classe des beaux-arts, je
leur donne également des exercices pour travailler certaines
techniques ou en affûter d'autres, de sorte qu'il peuvent
réagir à cela de manière personnelle. Souvent
certaines personnes tentent d'écrire quelque chose et cela
signifie qu'au bout du compte ils n'écriront peut-être
pas un livre mais qu'ils liront avec plus d'attention.
VB : Les différences culturelles mises à part,
et peut-être un problème d'argent, je pense qu'on
se méprend sur ce que peut être un programme d'écriture.
Pouvez-vous décrire un peu plus ce que vous faites.
JD : cela dépend
du programme. Je pense avoir répondu à la question
de l'atelier plus haut, on critique, suggère des lectures
ou des changements, quelquefois on parle du travail de l'écrivain
tout en faisant comme s'il n'était pas présent parmi
nous. Mon MFA comprenait également des études littéraires,
pour nous préparer à enseigner le modernisme et
post-modernisme américains. Cela nous évite de passer
des années à écrire une thèse, en
revanche, nous écrivons des poèmes et nous travaillons
à les recueillir – ce qui prend beaucoup de temps
– et ce qui prépare à enseigner, et à
gagner notre vie dans ce monde réel et économique.