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PAUL ELUARD
Une leçon de morale (extrait)
TOUT SE
MARIE
Au mal :
Le soir et les tenailles de la solitude
Le soir où tout est dit
Où rien n’est une route
Sous le froid sous la pâleur
Du temps semblable à une morte
Ici l’on joue la tragédie des résignés
Le jeu d’échecs des faux-vivants
Un bloc d’oubli a comblé mes mains vides
Je ne sais plus avoir un corps
Je ne sais plus avoir un visage parfait
J’oublie la vie je suis atrocement à nu
Je suis à nu comme un schéma comme une épure
Sous la nuit crue d’une peine obstruée
Sous la chape nacrée des larmes dérisoires
Non pas soumis mais épuisé
Je suis un homme sans saisons un homme absent
Réduit à rien un projet d’homme au cimetière
Et je regrette la douleur car elle
était fidèle
Mouvante et belle elle faisait craquer mon front
Toujours geler brûler le même cœur mortel
Tout était là d’avance et l’amour et la
mort
Dans ce monde ancien où dit-on j’ai vécu
Il fallait qu’un cœur d’or lutte et saigne pour
vivre
L’automne avait une raison.
Au bien :
Le soir et les tenailles de la solitude
Où j’ai envie de tout avouer
Où je rougis d’être en automne
Quand je me sens au mois de mai
Ce soir
Sous la fraîcheur sous la chaleur
sous la couleur
Du temps vivant comme une amphore
Sous la mobilité
Des mois de novembre et de mai
Je prends des poses
Je fais semblant d’être soucieux de mon passé
Un nostalgique
Voyez je joue la comédie
Je donne à sourire et à rire
Du culte de la mélancolie
Pourtant je sais vraiment pleurer
Comme un enfant déçu comme un homme invincible
Ils sont égaux quand trop d’injustice les couvre
Eux que le feu rend ingénus
Eux que l’espoir charge de feuilles innombrables
J’aime à dire oui je
sais être d’accord
Avec la mer et la forêt rien qu’avec mes dix doigts
Avec mes yeux et mes oreilles
Car tel est mon désir car tel est mon plaisir
Je suis venu à la lumière d’un pas léger
Je ne suis pas né solitaire
Ma nudité avait des sœurs
Et comme l’eau troublée du soir
J’enfante des nuées d’éphémères
Je suis la nuée du brasier
L’aube s’éveille
et je m’éveille
Et la promesse d’être heureux
Suit mon serment d’être immortel
Je suis moi-même et le visage humain
A tant d’aspects sous le soleil
Que je pourrais en être rassasié
La sève monte et la terre s’accroît
Et moi je gagne le plus dur combat
Tout se marie et la mer et la terre
Et la lumière et les hommes visibles
Et l’avenir à l’instant et sans bornes
Toutes les formes de la vie
Ont réglé mon comportement
Je me dénoue je me délie
Mes rêves sont au monde
Clairs et perpétuels
Et je suis sage dans les yeux
De chaque enfant et de sa mère
Et le froment de mon amour
Donne sagesse à tous les hommes
Il n’est cœur qui veuille souffrir
Cœur qui ne soit bon cœur et fort
Comme un épi mûr et fertile
Pour nous montre notre lumière
Les graines suivent le sillon
De mon amour loin dans le temps
Dans le passé rien que des ombres
Dans l’avenir pas d’ennemis
Rien que l’espoir et la confiance
Le même bien la même force.
LES SEPT VOILES
Au mal :
Dans le flux de la pierre
Dans le passé résolu
Ma vie s’éternise
Dans le flux de la chair
Dans la nacre poumon de l’eau
Dans la vigne du sang
Dans les membres plantés
Plus profond que mes yeux
Dans la parole insigne
Ma vie se concrétise
Mais aussi ma raison de mourir sans vergogne.
Au bien :
L’aube grise les yeux ternis
La faim calmée par une aumône
La plaie pansée par l’ennemi
La plaie léchée par un ami
La maison habitée même
par le désastre
Les routes même défoncées
Les mains si douces abîmées
Les lèvres roses déflorées
Une chasse sans gibier
Une corde sans pendu
Une femme sans enfants
Les murs de ma cécité
Tout autour de ma vision
Une voix sans contredit
Une intime surdité
Un passé hypothétique
Un avenir assuré
Un amour non éternel
Je ne regrette rien
J’avance.
LE DÉSESPOIR
BESOIN D’AIMER
Au mal :
L’orage avorte la pluie pèle
Et le soleil sonne le creux
Soufflez gorets râlez corbeaux
Jeunesse bave dans les caves
Le froid noir s’installe aux
lucarnes
Faute de vivre l’on vivote
Savoir fait l’aumône aux ignares
La rouille a des racines d’or
La belle chair est une ortie
La lèvre gèle en un baiser
On glisse dans la boue du cœur
Les morts habitent des palais
Qui que tu sois saisis une arme
Et venge-toi de ce désastre
Les miroirs ont proliféré
Pour qu’on cesse un soir de s’y voir.
Au bien :
Merveille c’est d’aimer
encore
Malgré ce mur illimité
Comme un mineur qui songe au jour
Le jour son cœur le fait monter
Tu n’es pas là ton corps existe
Et les étoiles de tes mains
Disparues sont toujours présentes
Vois le poète se transforme
Je rêve j’ai toujours rêvé
Au crépuscule en négatif
Et la merveille aurait pu être
De ne pas naître d’être absent
Mais toi tu vaux d’avoir été
Et d’être en dépit du néant
Je sais tes seins je sais ton cœur
Tes yeux qui s’ouvrent en mes yeux
Malgré mon vieux rêve d’aveugle
T’aimer chante assez haut la nuit
Pour allumer un autre monde
Que celui de ma propre vie
T’aimer me rend à tous les hommes.
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