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Entretien avec Ed Foster, éditeur
de Talisman Publishing House. Entretien réalisé
par Olivier Brossard à New York en janvier 2002.
OB : Talisman a commencé par être une maison d’édition
ou bien une revue littéraire ?
EF : Cela a d’abord été
une revue littéraire. Tout a commencé il y a un peu
plus de vingt ans quand Ted Berrigan était mon collègue
au Stevens Institute of Technology. Nos bureaux étaient
l’un à côté de l’autre et quand
nous avions des conversations ensemble, ce qui arrivait fréquemment
puisque les étudiants que nous étions censés
conseiller étaient le plus souvent occupés à
faire des maths, Ted insistait sur le fait qu’un poète
ne doive rien faire d’autre que de s’occuper de poésie.
Ce qui voulait dire que lorsque le poète n’écrit
pas, il doit consacrer son temps à l’enseignement de
la poésie ou bien à l’édition, ou bien
à prodiguer des conseils aux jeunes poètes, ce que
Ted faisait tout le temps. Les jeunes poètes venaient voir
Ted pour qu’il leur dise quoi lire. Le conseil que Ted m’a
donné, et qu’il donnait à beaucoup de gens,
était de commencer une revue littéraire. Il y avait
un groupe de poètes du New Jersey dont Joel Lewis faisait
partie qui venait à ses cours et qu’il avait encouragé
à publier une revue littéraire. C’est ce qu’ils
ont fait et leur revue, qui s’appelait Gaede’s Pond,
a fait connaître de bons textes. Au fil des ans, un certain
nombre de revues littéraires sont nées, devant ainsi
leur existence à Ted.
Ted est décédé
en 1983, et peu après cela, je suis parti vivre à
Istambul. Quand le moment de rentrer à New York est venu,
je ne peux pas dire que j’étais enchanté, mais
je me suis vite demandé ce que je pourrais faire qui puisse
rendre mon retour tolérable. Je me suis alors souvenu du
conseil de Ted au sujet des revues littéraires. J’ai
donc décidé de publier une revue qui soit organisée
autour d’entretiens avec des auteurs. Alice Notley a été
la première personne que j’ai interviewée. C’était
l’été 1987. Je me souviens que c’était
la canicule, nous étions assis sur le sol de son appartement
et j’ai essayé de lui poser des questions intelligentes.
Mais en fait, on a fini par parler, comme cela, et l’entretien
est rapidement devenu quelque chose d’informel, une simple
conversation entre amis. Je pensais que les entretiens devaient
être comme ceux rendus célèbres par la Paris
Review, des entretiens structurés et formels, donc quand
j’ai transcrit l’entretien, j’ai essayé
de lui donner une tournure de ce genre, et me suis mis à
réécrire des choses que nous avions dites, etcetera
etctera. La réponse d’Alice fut nette : « Ed,
remets les mots que j’ai utilisés ! » C’est
bien sûr ce que j’ai fait et le résultat était
bien meilleur que n’importe quelle version un peu plus carrée.
A partir de ce moment là, les entretiens, qu’il s’agisse
de celui de Gustaf Sobin ou bien de Maureen Owen ou bien d’autres
encore, sont devenus des conversations plutôt que des entretiens
au sens conventionnel du terme. C’est pour cela que les entretiens
de Talisman sont assez différents de ce que l’on
peut lire ailleurs, pour la simple raison qu’ils ont tendance
à être informels et spontanés. Les entretiens
avec William Bronk par exemble sont des transcriptions exactes de
ce que nous avons dit. Même dans les entretiens où
il y a eu des changements – et dans certains cas les ajouts
et révisions sont substantiels – cette qualité
informelle demeure.
J’ai commencé à
faire des livres Talisman au début des années
90, plusieurs années après la naissance de la revue.
William Bronk était un ami proche dont l’éditeur
avait été North Point. Ces derniers ont fermé
en 1992 environ et pendant quelque temps il était envisagé
que Farrar Straus devienne son nouvel éditeur. Mais
il ne voulait pas être publié par Farrar Straus
dont il considérait que c’était une grosse maison
d’édition sans âme et qui, en plus, avait publié
les Life Studies de Robert Lowell. Le grand livre de William
Bronk était Life Supports, et rien ne l’irritait
plus que la confusion de son livre avec celui de Lowell. Puis un
petit éditeur lui proposa de publier un des ses livres, Some
Words, mais pour des raisons que je ne m’explique toujours
pas, il n’en était pas content et se plaignait sans
cesse à ce sujet. A un tel point que le jour vint où,
comme il avait un manuscrit de prêt, je lui demandai s’il
serait d’accord pour que Talisman le publie. A ce
moment là il s’exclama : « Ed, je pensais que
tu ne me le proposerais jamais ! »
Pendant ce temps, Douglas Oliver
avait rassemblé plusieurs textes d’Alice Notley correspondant
à des livres publiés tôt dans sa carrière
et désormais épuisés ou difficiles à
trouver. Un soir où nous dinions ensemble je leur demandai
si je pourrais publier ces textes en un volume, et ils trouvèrent
l’idée bonne.
Je n’avais pas l’intention
d’aller au-delà de ces deux livres, mais quand j’ai
eu fini de publier le livre de William Bronk, il en avait déjà
un autre de prêt. Et puis après, les manuscrits ont
commencé à arriver dans la boîte aux lettres
et je n’ai jamais vraiment eu la paix depuis ! Par ailleurs,
il devenait manifeste qu’il fallait faire quelque chose pour
la poésie, qu’il fallait s’engager de façon
sérieuse, d’autant plus qu’il devenait de plus
en plus difficile de distribuer et vendre des livres de poésie.
Les maisons d’édition littéraires se faisaient
acheter par de grosses compagnies et les chaînes de librairies
traitaient la poésie avec de plus en plus de réticence
et ne lui laissaient pas la même place qu’elle avait
dans les librairies indépendantes. Au début, je croyais
qu’il serait possible de gagner assez d’argent avec
les livres pour ensuite financer la revue avec les profits ainsi
touchés. Mais en fait, c’était de la naïveté
de ma part : aucun livre publié par Talisman, à
l’exception peut-être d’un livre d’entretiens
et d’une anthologie de jeunes poètes, n’a rapporté
le moindre centime. On se rend vite compte que c’est en fait
impossible, vu le système tel qu’il existe aujourd’hui.
D’un autre côté, la qualité des titres
publiés par Talisman ces huit dernières années
surpasse de loin celle des publications de la plupart des grands
groupes d’édition. C’est évidemment très
personnel et subjectif comme affirmation mais je le pense vraiment.
C’est à la fois triste et terrible de voir que du jour
au lendemain certains éditeurs ont dû se plier aux
quatre volontés des financiers s’ils voulaient garder
leur boulot.
OB : Cette tendance au sein du monde de l’édition
a-t-elle continué ?
EF : Malheureusement, oui. Il y a
beaucoup de très bon textes que dans des temps meilleurs
les grandes maisons d’édition, plus anciennes et plus
établies, auraient publiés. Ces textes sont aujourd’hui
le « pain » quotidien des maisons d’édition
indépendantes.
Je crois que l’on serait surpris
de voir le nombre de gens qui font des heures sup. Ou bien qui ont
un boulot en plus simplement pour s’assurer que l’ouvrage
que des grosses maisons d’édition auraient dû
publier soit disponible en librairie.
OB : à l’origine, la revue Talisman publiait essentiellement
des entretiens, c’est bien cela ?
EF : En fait non. Les entretiens étaient prétexte
à faire parler les poètes de leur esthétique
et poétique et de la relation de ces dernières à
leur travail et aussi à leur personne. Mais cela n’était
qu’un des objectifs de la revue. A cette époque circulait
l’idée, un peu naïve à mon sens, selon
laquelle le moi (ou la personne) est un construit social et rien
d’autre. La conséquence plus ou moins lointaine en
était que tout ce qui était lyrique était
bon pour la poubelle, ou tout du moins que le lyrisme devenait
beaucoup moins important qu’il ne l’avait été
des centaines et des milliers d’années durant. Par
ailleurs, des poètes que j’admirais continuaient
à écrire dans une veine lyrique, et dans certains
cas, comme dans le cas des derniers poèmes que Ted Berrigan
a écrits — “Red Shift”, par exemple —
ces poèmes étaient excellents, parmi les meilleurs.
Par rapport à tout cela, les entretiens permettaient aux
poètes de parler d’eux-mêmes et de leur travail
autrement qu’en tant qu’émanations ou produits
d’un processus politique ou historique.
OB : Je m’intéresse beaucoup à cette notion
de lyrisme aussi bien en ce qui concerne la poésie française
que la poésie américaine. La situation est quelque
peu différente dans les deux pays. Le mot « lyrique
» est souvent vague en anglais, il peut désigner
un bref poème mais il peut aussi être associé
à l’idée d’un « je » qui
parle et qui s’exprime dans le poème, forme d’expression
que d’aucuns ont considérée bourgeoise. Qu’est-ce
que l’on a pu reprocher à la veine lyrique de Berrigan
?
EF : « Reprocher » est
peut être trop fort ici. Mais il est vrai que certains textes
comme les Sonnets, écrits et construits sur des
fragments tirés de ses lectures et de diverses sources, ont
eu plus de succès auprès de certains écrivains
que les poèmes en apparence plus lyriques qu’il a écrits
par la suite. En tout cas, ces poètes considèraient
que tout ce qui était lyrique de près ou de loin était
rétrograde et ils firent peu cas de poèmes comme “A
Certain Slant of Sunlight”, poème qui intègre
des souvenirs de son enfance. C’est un très beau poème
mais cela ne correspondait pas à l’idée que
les gens se faisaient du nouveau tour que la poésie devait
prendre. Inutile de dire qu’ils avaient tort. Par exemple,
le long poème très « personnel » qu’Alice
Notley a publié récemment et qui s’appelle Disobedience
me semble bien plus utile pour un jeune poète que par exemple
des types d’écritures arides, fondées sur des
principes exclusivement linguistiques, qui sont censés représenter
le futur de la poésie. Ceux qui ont proclamé la mort
du lyrisme ont contribué à lancer et à alimenter
un débat sur le sujet, et plus généralement,
sur le statut de la poésie. En même temps, leur refus
du lyrisme va trop loin.
Talisman était censée
être une maison aussi éclectique et variée que
possible, ouverte à différents genres de poésie,
allant du lyrisme relativement conventionnel à la poésie
qui souhaite s’en écarter et ne pas tomber dans ce
qui est subjectif ou personnel.
Talisman devait être
une revue dans laquelle vous alliez trouver des poètes aussi
différents qu’Anne Waldman et Bruce Andrews. Mais là
se pose la question : comment peut-on faire en sorte qu’une
telle diversité soit créée ? On ne peut pas
se contenter des manuscrits que l’on nous envoie. Mon idée
au départ était d’inclure des entretiens avec
un ensemble de poètes, et c’est cet ensemble qui viendrait
témoigner de la diversité des œuvres et des écritures
représentées. Il y a donc eu l’entretien avec
Alice Notley dans le premier numéro, William Bronk dans le
deuxième, Clark Coolidge dans le troisième, Susan
Howe dans le quatrième, John Yau dans le cinquième,
Rosmarie Waldrop dans le sixième, et ainsi de suite. Nous
avons ensuite invité des gens, avec lesquels le poète
interviewé avaient des liens, à nous envoyer des textes
pour le numéro, et nous espérions ainsi dévoiler
une communauté d’écritures et de talents très
divers, un ensemble complexe bien plus intéressant que si
nous avions essayé de grouper des poètes aux esthétiques
semblables. Cela a bien marché pour les premiers numéros,
mais le problème est que les gens ont vite commencé
à nous envoyer des textes sans que nous les ayons sollicités.
Notre réponse au début a été de tout
renvoyer mais nous nous sommes vite rendus compte que certains de
ces textes étaient bien trop bons et qu’il fallait
les publier. Ceci était surtout vrai du travail de certains
jeunes poètes. Nous voulions cependant éviter de devenir
le genre de revue littéraire qui se résume à
un assortiment de textes récents et où il y a un auteur
par page. Ce genre de revue a sa place mais ce n’était
pas l’objectif ni le rôle de Talisman. Au fil
des années, notre revue a commencé à faire
beaucoup d’autres choses, et peut-être même avons-nous
essayé de faire trop de choses. Nous atteignons cette année
la fin de la première série des numéros de
Talisman et nous allons à cette occasion publier
un numéro quadruple (#23-26). Ce numéro comprend des
textes et contributions d’un grand nombre de critiques et
poètes — de Marjorie Perloff à Gustaf Sobin,
de Loss Glazier à Kathryne Lindberg . L’objectif d’une
telle publication est de faire en sorte que cet ensemble de poètes
et critiques vienne à dessiner une carte des évolutions
de la poésie américaine et des innovations poétiques
sur les quarante dernières années.
(...)
OB : Je me demandais à ce sujet
si vous exigiez qu’il y ait un lien entre la poésie
et la poétique ou toute discussion touchant à la poétique.
Si tel est le cas, j’aurais aimé savoir à quel
point le fait de discuter avec des poètes, d’être
en interaction avec eux, de faire des entretiens avec eux vous aidait
à établir votre ligne éditoriale, et plus généralement
votre parti pris esthétique.
EF : En fait, Talisman ne suit aucun parti pris esthétique
prédéterminé, je n’ai jamais fait cela.
Il est impossible de parler d’un parti pris esthétique
qui incluerait des gens aussi différents que Rosmarie Waldrop,
Samuel Menashe, Maureen Owen, Joel Oppenheimer, et Gustaf Sobin.
Nous avons fait en sorte que Talisman soit aussi diverse
et ouverte que possible. D’un autre côté, nous
évitons de publier tout ce qui est trop conventionnel ou
bien tout texte dont nous estimons qu’il est trop ouvertement
théorique.
Tout ce qui est conventionnel nous
semble prévisible et ennuyeux, et pour ce qui est théorique,
et bien, c’est tout aussi prévisible et ennuyeux. Je
ne pense pas que la théorie ou la critique littéraire
soit le meilleur ferment poétique, bien qu’elles puissent
tout à fait être mises à profit. J’ai
entendu dire que, lors d’un colloque il y a quelques années,
Marjorie Perloff avait suggéré que certains poètes
ou certaines poétesses comme celles publiées dans
le livre de Margy Sloan, Moving Borders, feraient mieux
de faire des compte-rendus des recueils des unes et des autres,
plutôt que de vouloir aborder leur propre poétique
à coup de théories littéraires. Il se trouve
que j’aime bien certains des articles critiques publiés
dans le livre, mais je comprends ce que Marjorie Perloff veut dire
par là et suis d’accord avec elle. J’ai enseigné
la théorie littéraire dans plusieurs séminaires
à l’université, je m’y connais donc un
petit peu, mais ce qui ressort de mes lectures à ce sujet
est l’impression que tout texte de critique littéraire
s’obstine à faire d’une petite partie du spectre
poétique ou bien d’un groupe d’idées une
véritable obsession. Et je ne dis pas que ce n’est
pas utile, mais je pense que pour essayer de savoir ce que la poésie
est ou peut être, rien ne vaut une discussion avec un poète,
rien ne peut remplacer le fait de l’écouter parler
de l’expérience de l’écriture ou bien
de ce qu’il a à dire sur le travail de tel ou tel autre
écrivain.
William Bronk lisait parfois des textes
critiques sur son œuvre et me disait, “Ed, je ne sais
vraiment pas de quoi ils parlent.” Et c’était
vrai. La théorie est une forme de discours radicalement différente
de ce que peut être un poème. A côté de
cela, les commentaires de William sur la poésie et sur ses
pratiques d’écriture étaient vraiment très
éclairants et n’avaient rien à envier aux meilleurs
textes sur la création poétique des écrivains
de sa génération. La théorie littéraire
a son mot à dire, je pense, et elle a un rôle mais
c’est un discours tellement différent que les poètes
ne se rendent pas toujours service, à mon avis, quand ils
essayent de calquer leur art poétique sur des théories
qu’il trouveront chez Gadamer ou bien Kristeva, par exemple.
Il en va autrement des poètes
qui font une lecture critique des textes d’autres poètes
et qui écrivent sur eux, surtout quand ils ont le courage
de dire pourquoi ils n’ont pas aimé un texte. On peut
être ou ne pas être d’accord, mais peut-être
apprendrez-vous davantage sur la diversité du champ poétique
et les différences entre poètes que vous n’en
apprendrez jamais en lisant la prose impossible d’Heidegger.
A partir du moment où la poésie est ensevelie sous
un appareil critique, il me semble que sa portée en est diminuée.
Je crois qu’il est parfois bon de se souvenir qu’historiquement
le discours critique analytique est apparu bien après la
poésie et qu’il s’est très tôt opposé
à elle. Poésie et discours critique demeurent néanmoins
essentiellement antagonistes, ils se rejoignent parfois pour mieux
se séparer de nouveau ensuite.
(...)
OB : Je voudrais vous poser une question
sur les quatre numéros de Talisman qui vont sortir
en un seul volume intitulé The World in Time and Space
: Reviews/Essays/Interviews on the Revolution in American Poetry
and Poetics at the End of the Twentieth Century and the Beginning
of the Twenty-First. Je me demandais quel sens prenait pour
vous le mot révolution en ce qui concerne l’écriture
poétique ?
EF : Je ne pense pas qu’il soit possible de faire la même
chose aujourd’hui que les poètes des générations
antérieures, ou tout du moins pourquoi essayer de faire
ce qu’ils ont fait ? Je veux dire, est-ce que vous voudriez
réellement écrire aujourd’hui comme Wallace
Stevens ? Je me souviens que Kenneth Koch disait de ses étudiants
que s’ils s’y mettaient vraiment dur, ils pourraient
peut-être écrire des vers dignes de Shakespeare.
Mais Koch se demandait qui pourrait bien avoir envie de faire
cela. [...] Le changement est réel et sans appel. La plupart
des poètes que Talisman a publiés ont commencé
à écrire leur œuvre dans les pas d’écrivains
de la génération précédente, comme
par exemple Jack Spicer ou bien Frank O’Hara. Mais la plupart
de ces prédécesseurs sont morts, et certains morts
depuis un bout de temps, et même quand ils sont toujours
des nôtres, leur travail demeure parfois lié à
des époques culturelles et artistiques passées.
D’un autre côté, la plupart des poètes
qui ont commencé à écrire dans les années
70 ou 80 seront eux-mêmes décédés dans
une génération ou deux, et tout comme la poésie
de Tennyson ou de Pope, la leur sera figée dans un passé
qui deviendra de plus en plus obscur au fil du temps. Combien
des poètes établis et respectés aujourd’hui
seront encore lus dans une cinquantaine d’années?
Leur œuvre risque de disparaître et cela va arriver
très vite. Il me semble donc important d’enregistrer
aujourd’hui ce qui s’est passé dans le domaine
de la poésie plutôt que de laisser cette partie de
l’histoire aux anthologistes et critiques du futur qui vont
sortir tout frais des universités au sein desquelles l’on
considère que la poésie des cinquante dernières
années n’a que peu modifié les œuvres
du XIXème ou bien du début du XXIème siècle.
Dans ce monde universitaire, Clark Coolidge, Gerrit Lansing et
Leslie Scalapino, pour ne citer que quelques exemples, passent
presque inaperçus alors que ce sont de grands poètes.
OB : Quand vous parlez d’ «
innovation », est-ce parce que vous voulez éviter d’utiliser
le terme « avant-garde » ?
EF : Dans Talisman #8, il y a un essai de Jackson Mac Low
dans lequel il dit que nous ne devrions pas utiliser le terme “avant-garde”
puisque c’est un terme militaire. Je dois avouer que je suis
d’accord, mais je n’aime pas non plus « innovateur
» qui me semble un peu fade. On est obligé de l’utiliser
simplement parce que nous n’avons rien trouvé de mieux.
D’aucuns diraient que l’avant-garde,
c’est du passé. Mais c’est faux. Il y a toujours
eu une avant-garde. Même à Alexandrie. Ou bien dans
la Rome Impériale. Ou bien à Paris au Moyen Âge.
Il y aura toujours quelqu’un pour faire avancer les choses,
même si son souhait réel est de ressusciter le passé.
Il se rendra rapidement compte que, dans un langage et une culture,
la répétition et la réplique exactes sont impossibles.
Le problème, c’est les gens qui voient le changement
et qui font tout pour s’y opposer ou tout du moins pour le
dissimuler, le nier, et je crois que c’est la situation actuelle.
Il y a ceux qui vous diront qu’il n’y a pas d’avant-garde
aujourd’hui. Mais si vous lisez attentivement un livre comme,
par exemple, The Descent of Alette d’Alice Notley,
vous vous rendrez compte qu’il ne s’agit pas d’un
simple ressassement de formules et d’attentes traditionnelles.
Ce livre produit de nouvelles choses et c’est ce qui le rend
passionnant. Dire que le livre est « innovateur » ne
nous aide pas beaucoup, mais si nous ne pouvons pas utiliser le
terme « avant-garde » pour ce livre, je ne sais quel
autre terme utiliser à la place.
(...)
OB : Est-ce que vous considérez que Talisman a une mission
quasi-pédagogique aussi bien pour le grand public que pour
pour les poètes et écrivains ?
EF : Par rapport à tout ce
que je viens de dire, je crois que la réponse est oui. Mais
il y a d’autres questions qui se posent là aussi. La
notion alexandrienne du « grand poète » ou de
la « grande tradition » a pu être valide en son
temps, à l’époque ou les décisions concernant
la tradition poétique et culturelle étaient prises
collectivement, si l’on doit croire que cela soit jamais arrivé.
Mais dans une culture comme la nôtre où ces décisions
sont prises par ceux qui détiennent le capital économique
et social, nous nous devons de faire attention à ce qu’il
nous est donné de croire. Dans le monde du grand capitalisme,
on ne prend pas de risques qui ne soient absolument nécessaires,
alors que la poésie est, ou devrait être, dans un état
de risque permanent. Il existe dans ce pays des recueils de poésie
qui se vendent très bien, mais cela a tendance à être
de la poésie qui fait exactement ce que son lectorat attend
d’elle. Risques minimes. En même temps, il y a de moins
en moins de lecteurs de ce que j’appellerais la « poésie
sérieuse » - c’est à dire de la poésie
ou tout devient risque. La situation a empiré les huit dernières
années avec la fermeture progressive des librairies indépendantes.
Il n’y a rien, pas d’argent du tout, derrière
une entreprise comme Talisman, personne ne va me faire
un chèque pour m’aider à boucler les mois difficiles
et il faut payer les factures. Par conséquent, il y a beaucoup
de choses qui devraient être publiées et qui ne le
sont pas. Pendant des années, il y avait une âme charitable
quelque part qui s’appelait le Fonds pour la Poésie
(the Fund for Poetry) et qui envoyait des chèques de temps
en temps. C’était vraiment bien parce que cela voulait
dire que l’on pouvait publier quelques livres en plus. Mais
les chèques n’arrivent plus et un certain nombre de
bons manuscrits ont dû être renvoyés à
leurs auteurs.[...]
Talisman n’accepte
pas le compte d’auteur, bien que cela devienne pratique courante
ailleurs, et bien que je n’aie rien contre. En fait, je pense
qu’au point où nous en sommes dans l’édition
aux Etats-Unis, si l’auteur peut payer pour que son livre
soit édité, il devrait le faire. Cela permettrait
ainsi à l’éditeur de publier quelqu’un
qui ne peut pas s’offrir ce luxe. [...] Je crois vraiment,
comme le disait Ted Berrigan, que les poètes devraient sans
cesse essayer d’aider la poésie, pas simplement eux-mêmes
ou leur propre travail. Cela ne veut pas dire forcément qu’un
poète doive automatiquement payer pour que son livre soit
publié. Un service à la poésie pourrait être
par exemple de commencer une revue littéraire, ou bien d’organiser
une série de lectures, ou bien de créer un site internet.
Etant donné le monde capitaliste dans lequel nous vivons,
tout effort est nécessaire et essentiel. C’est la seule
façon dont la poésie peut continuer à survivre,
au delà de l’ordinaire et du prévisible.
OB : La première fois que je
vous ai rencontré à la Boston Poetry Conference
en 2000, vous aviez parlé des conditions dramatiques de l’édition
indépendante aux Etats-Unis. D’après ce que
vous me dites aujourd’hui, j’imagine que vous êtes
tout aussi pessimiste que vous l’étiez à l’époque.
EF : Non, beaucoup plus ! La situation
est tout à fait horrible et il ne semble pas y avoir de solutions
claires. Il est dans la nature d’une économie capitaliste
de se nourrir de ses propres présupposés et principes,
et il est peu probable qu’elle s’amuse à prendre
des risques avec des œuvres par nature critiques du statu quo,
comme toute œuvre vraiment nouvelle doit l’être.
Dans le monde capitaliste, la poésie, comme tout le reste,
doit être conditionnée pour un lectorat donné,
ce qui veut dire qu’elle doit être prévisible.
Vous entendrez des gens dire, « Mais vous pouvez publier tout
ce que vous voulez sur internet », ce qui est vrai, mais ce
n’est pas tout à fait la même chose que de publier
un livre avec tout ce que cela comporte de finalité et de
solennité. Peut-être cela ne devrait-il pas être
ainsi, mais c’est comme ça. Quand il y avait davantage
de librairies indépendantes, il était plus facile
de faire les choses alors. Il y avait un réseau de gens intéressés
qui faisaient des compte-rendus de livres et qui se passaient le
mot sur ce qu’il y avait de nouveau et d’intéressant.
Et bien sûr, les livres à l’époque restaient
sur les étagères assez longtemps pour qu’ils
aient le temps de trouver leur lectorat ou pour que leur lectorat
les trouve. Alors qu’aujourd’hui, il se passe à
peine six ou neuf mois que les livres sont renvoyés aux éditeurs.
Je me souviens avoir trouvé Howl d’Allen Ginsberg
dans une librairie très austère en Nouvelle Angleterre.
J’était bien trop jeune à l’époque
pour savoir qui étaient les Beats. [...] Mais je me souviens
bien de cet exemplaire poussiéreux de Howl, je me
souviens de l’avoir lu là, debout et exalté
par la lecture. Il y a très peu d’endroits où
vous pouvez avoir ce genre d’expériences aujourd’hui.
[...]
Il y a par ailleurs de moins en moins
de revues littéraires qui se risquent à publier des
compte-rendus et articles sérieux plutôt que de bienveillantes
recensions. On en vient même à se demander où
découvrir ce que l’on doit lire, ce qui est intéressant
en ce moment. Il n’y a quasiment pas de revues qui encouragent
leurs critiques à s’attaquer sérieusement au
travail des écrivains.
OB : Quelles revues littéraires font-elles toujours cela
? quelles revues recommanderiez-vous ?
EF : Rain Taxi est une des revues les plus sérieuses.
First Intensity en est une autre. Et quelques autres encore,
mais c’est assez pitoyable quand on se rend compte qu’il
n’y a pas si longtemps, même les journaux locaux publiaient
de la poésie. C’était souvent de la mauvaise
poésie mais au moins c’était dans les journaux
ainsi que des recensions de recueils. Dans les années soixante
par exemple, on trouverait des articles sur l’œuvre de
William Bronk dans des publications de l’Iowa mais aujourd’hui,
même en lisant les plus gros journaux, je doute que vous trouviez
beaucoup de poésie dans leurs pages.
OB : Est-ce que vous pourriez me dire quels ont été
vos modèles pour ce qui est de vos activités éditoriales
?
EF : La maison d’édition
qui me vient à l’esprit est Copeland & Day.
Ils existaient dans les années 1890 et n’hésitaient
pas à prendre de grands risques avec ce qu’ils publiaient.
Cela fait un certain temps que je m’intéresse à
Fred Holland Day, qui était un des plus grands photographes
de sa génération, à mon sens bien meilleur
que Steiglitz. Lui et sa maison ont publié beaucoup de textes
auxquels nul autre éditeur n’aurait touché.
Ils ont publié l’édition américaine de
Salome d’Oscar Wilde avec les dessins d’Aubrey
Beardsley, et cela choquait beaucoup à l’époque.
D’un autre côté, Copeland & Day
ont aussi publié les textes très conservateurs de
Louise Guiney, textes étayés par une moralité
catholique irlandaise. A l’époque, il était
aussi choquant pour les chiens de garde de Boston où Copeland
& Day était basée de voir publier de la poésie
ouvertement catholique qu’il l’était de voir
publier les dessins érotiques de Beardsley. [...] Day a perdu
une fortune dans son entreprise de publication, mais il était
l’une de ces rares personnes qui publiaient les livres dont
les grandes maisons d’édition ne voulaient pas.
La fin du XIXème était
une époque était un peu comme la nôtre. Les
grosses maisons d’édition publiaient beaucoup de recueils
de poésie mais la plupart des titres étaient inintéressants.
Essayez de nommer quelques poètes vraiment intéressants
de cette époque, dans les années 1890, quand Copeland
& Day étaient en pleine activité. Vous n’en
trouverez pas beaucoup, mais il y en a quelques uns comme Guiney
et Vincent O’Sullivan et Stephen Crane, et tous ont été
publiés par Copeland & Day.
(...)
OB : Talisman a publié beaucoup de traductions : est-ce
que vous pourriez nous parler de votre intérêt pour
la traduction comme pratique littéraire ?
EF : Il y a eu une époque où
Simon Pettet, Murat Nemet-Nejat, et quelques autres organisaient
des lectures de poésie allant de la poésie des Caraïbes
à la poésie turque en passant par la poésie
roumaine. Les poètes américains étaient alors
en contact avec d’autres poètes à l’étranger
et ils pensaient que cela faisait partie de leur travail d’écrivain
que de traduire sans que cela soit nécessairement à
des fins de publication. C’était une façon d’apprendre
une technique ou un art poétique et de s’y exercer.
Les lectures ont toujours lieu, mais avec moins de fréquence,
et il y a toujours des traductions mais je trouve que les poètes
vivent dans une isolation croissante. Si vous prenez la poésie
turque par exemple, il y a en Turquie une certaine connaissance
de la poésie américaine, pas beaucoup mais tout de
même un peu. Essayez de trouver un poète américain
qui puisse nommer un poète turque vivant. Et qui sont les
poètes grecs, et les poètes roumains ? Cela me fait
penser à ce vers de Frank O’Hara quand il dit : «
What are the poets in Ghana doing these days ? », «
Qu’est-ce que font les poètes du Ghana par les temps
qui courent ? » C’est un vers superbe, mais je ne suis
pas sûr qu’il faille le prendre au sérieux. En
fait il aurait pu être intéressant, étant donné
la façon dont le monde était organisé à
l’époque d’O’Hara, dans les années
cinquante et soixante, de savoir ce que les poètes faisaient
au Ghana. A mon sens, l’idée selon laquelle on peut
s’arrêter d’écouter ou de lire tel poète,
ou bien l’idée selon laquelle il y a un groupe privilégié
d’écrivains qui vont être publiés alors
que d’autres seront ignorés, sont des idées
complètement absurdes, et qui plus est, dangereuses. Elles
ont pour conséquence d’enfermer les gens, de les mettre
de côté, et cela établit des hiérarchies
que n’importe quelle démocratie viendrait à
refuser. Le résultat est tout bénéfice pour
les entreprises et les institutions dont le but premier est de se
perpétuer. Quand elles contrôlent une situation, elles
apprennent à une personne non pas comment poser une question,
ou bien où chercher quelque chose de nouveau mais elles lui
disent plutôt ce qu’il devrait chercher, ce qu’il
devrait avoir envie d’entendre, et cela a pour but de détruire
la variété que la poésie peut engendrer. Peut-être
avons-nous déjà atteint un point de non retour, comme
certains poètes le pensent. Je préfère croire
qu’il s’agit juste d’une autre phase par laquelle
nous devons passer, comme à l’époque de Copeland
& Day. Mais je n’en suis pas si sûr. Trop de
poètes que nous admirions et qui semblaient comprendre la
nécessité de la variété et de la différence,
ont fini par se reposer sur leurs lauriers, aussi fanés puissent-ils
être.
New York, janvier 2002.
Traduction par Olivier Brossard
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