ENTRETIEN AVEC
JEAN-MARIE GLEIZE
Réalisé le 25-04-02 par Lionel Cuillé et
Benoît Auclerc
Né en 1946, Jean-Marie
Gleize est professeur de littérature française à
l'ENS Lettres et Sciences Humaines. Ecrivain, directeur de collection
("Niok", Al Dante), fondateur et directeur de la revue"Nioque"aux
éditions Al Dante, il a publié de nombreux ouvrages
de poésie, parmi lesquels Etats de la main mémoire
(1979), Donnant lieu (Lettres de casse, 1982), Instances (Collodion,
1985), Léman, Le principe de nudité intégrale,
Les chiens noirs de la prose (Seuil, "Fiction et Cie",
respectivement 1990, 1995 et 1999). Il est en outre l'auteur de
plusieurs essais, dont Poésie et Figuration (Seuil, 1983)
et A noir. Poésie et littéralité (Seuil,
1992)
Lionel Cuillé et Benoît Auclerc : On parle
souvent de votre travail à partir de formules : "Les
lauriers sont coupés", "La poésie, non",
que vous promouvez. Ne ressentez-vous pas parfois le risque que
ces formules masquent ce qui les fait advenir dans l'écriture
?
Jean-Marie Gleize : Il y a un risque uniquement au niveau
de la réception, si jamais tout se figeait dans la formule.
Pour moi, les formules ne sont que des tremplins pour rebondir
vers d'autres formules : ce sont des parcours, des nuds.
Elles sont d'ailleurs plus nombreuses que celles que l'on retient
d'habitude, celles qui ont une valeur immédiatement décryptables
de slogans métapoétiques assez transparents. Il
y en a d'autres qui sont aussi importantes, qui sont des noyaux
germinatifs susceptibles d'éclater et de se redéployer
en mille autres chemins, par exemple : "J'ai mangé
un poisson de source". Elle est beaucoup plus énigmatique
et indéchiffrable mais pour moi elle est aussi évidente
et métapoétique que les autres.
Ce phénomène touche tous les écrivains :
pourquoi, dans la tétralogie de Claude Royet-Journoud,
tout le monde cite "Echapperons-nous à l'analogie
?", comme si c'était la formule centrale ? "La
poésie est inadmissible" a ainsi fonctionné
pour Denis Roche, et il ne l'a pas renié, puisqu'il a donné
ce titre à ses uvres complètes.
Il est possible que le travail de beaucoup consiste à tenter
de dégager de telles formules, mais ces formules, elles
sont plusieurs et ne sont pas toutes de même nature. Certaines
sont immédiatement déchiffrables en apparence, d'autres
sont beaucoup plus énigmatiques voire totalement irréductibles.
C'est l'intérêt pour l'écrivain qui les manie
et les utilise.
L.C et B.A : Dans Instances, vous parlez d'une
main qui est exercée"des formules pour chaque chose".
Cette valeur de la formule vient-elle directement de Rimbaud ?
J-M. G. : Oui. Même si je ne sais pas exactement ce
que signifie "le lieu", "la formule", s'il
y a un lien entre le lieu et la formule ; si jamais on les trouve,
est-ce qu'on s'arrête, est-ce qu'on continue ?
En tout cas, ces deux mots ont pour moi une importance considérable
; j'ai toujours travaillé sur le lieu.
L.C et B.A : Le premier texte s'intitule effectivement
Donnant lieu. C'est plutôt une référence
à Mallarmé dans ce cas ?
J-M. G : Le lieu est doublement référencé
: à Mallarmé et à Rimbaud. Mais, pour ma
sensibilité personnelle, je me suis toujours senti beaucoup
plus proche de Rimbaud, parce que Mallarmé reste malgré
tout pour moi plus abstrait et Rimbaud plus proche d'une sensibilité
immédiate des choses. C'est plus de source pour moi dans
Rimbaud.
L.C et B.A : La dimension polémique des formules
semble cependant importante. Vos livres sont effectivement hantés
par les lieux, mais parallèlement il est toujours question
de"s'évaluer-situer"(Poésie et Figuration).
J-M. G : Oui, c'est la vieille notion de situation, mais pas
dans le sens sartrien, même si tenter de se situer politiquement
m'intéresse.
La notion de situation est centrale pour moi. Parce que tout simplement,
dans la vie, j'ai ce préjugé me concernant, comme
nous en avons tous : j'ai l'impression que je n'ai pas le sens
de l'orientation. Je ne sais jamais vraiment où je suis
quand je suis quelque part. Je mets très longtemps à
me retrouver quand je suis dans un bâtiment, dans une ville.
Je ne comprends pas comment ça fonctionne. Donc pour moi
l'écriture est très liée à ces questions
d'orientation. J'ai l'impression d'être un peu perdu : c'est
de là que vient l'idée de "se situer".
"Se situer", en contexte social, c'est aussi se situer
politiquement, poétiquement : j'ai toujours pensé
la littérature comme une espèce d'affirmation plus
ou moins violente, une proposition incongrue. Cette proposition,
il faut l'imposer. Proposer, dans le cadre de l'art, c'est imposer.
Positivement, et en même temps contre quelque chose. Tout
projet artistique est pour moi mégalomaniaque : c'est une
ambition exorbitante de croire que l'on peut proposer à
tous les autres quelque chose de strictement individuel et singulier.
Tout artiste, même sans le dire, pense que son travail annule
ou complète de façon décisive tout ce qui
existe déjà. C'est vraiment un mode d'affirmation
délirant d'une certaine manière, qui suppose que
celui qui ose faire cela et persiste dans ce geste, s'oppose aux
autres. Il y a toujours un élément d'opposition,
d'imposition, dans l'acte de proposer une uvre.
En ce qui concerne la polémique : j'ai été
élevé au départ dans le moment des dernières
avant-gardes des années 70, et j'ai eu une perception de
la littérature comme un champ de bataille. Après,
en regardant l'histoire de la littérature, qu'il s'agisse
du Romantisme, de l'époque surréaliste, j'ai vu
que toujours s'affrontaient des conceptions de la littérature.
L'écrivain, qui est fondamentalement seul, est aussi avec
d'autres, il doit travailler à créer un espace dans
lequel son travail personnel a du sens, d'où des alliances,
des conflits, des guerres, des stratégies d'occupation
de territoire. Tout cela est profondément polémique
: je le vois, je le vis comme ça. Dans les formules dont
nous parlions tout à l'heure il peut y avoir une dimension
d'affirmation polémique, que je revendique. La formule
est à la fois un noyau productif pour l'écriture
: elle est profondément poétique ; en même
temps, elle est tournée vers l'extérieur et est
aussi polémique : elle exclut certaines choses, elle en
présuppose d'autres, etc.
L.C. et B.A : Vous aviez employé le mot d'émeute
: dans l'un de vos premiers textes, vous aviez écrit, "chaque
strie du vers constituant une émeute"...
J-M. G : Le mot "émeute" contient à
la fois l'émotion, le moment, la dimension subversive et
révolutionnaire, le fait que la formule est destinée
à bouleverser, à faire bouger les choses, à
les désintégrer, à les faire éclater,
à les faire se redisposer autrement. Il y a dans l'écriture
une dimension "émeutive".
L.C et B.A : Comment voyez-vous le parcours de Donnant
lieu (1982) à Non, (Al Dante, 1990) ? Comment
voyez-vous les choses a posteriori ?
J-M. G : Je ne les vois pas. Je ne relis jamais mes livres.
Je veux ne pas les relire.
C'est fondé sur l'oubli de ce qui précède,
qui permet une forme de mémoire, et autorise un certain
nombre de répétitions ou de reprises décalées
parce que la question n'est pas élucidée. Ce que
je fais est très simple : je travaille à partir
de noyaux d'incompréhension, d'énigmes, de boules
noires. Le mot "énigme", que je n'emploie pas
beaucoup, est pour moi aussi important que le mot "émeute".
Ces boules noires sont indéfiniment interrogeables, relançables
: j'écris toujours le même livre, empruntant à
chaque fois des voies différentes, des formes différentes,
mettant en jeu des pans d'expérience différents,
mais je reviens souvent aux mêmes expériences initiales
qui restent non élucidées, anxiogènes et
susceptibles d'être retravaillées par l'écriture.
L.C et B.A : Si les répétitions, reprises
sont sensibles à la lecture, il y aussi, notamment dans
le triptyque (Léman, Le Principe de nudité intégrale,
Les chiens noirs de la prose), une sorte de parcours, parcours
dit dans Les chiens noirs : le corps qui s'engourdit, le corps
mis à nu, le corps qui brûle.
J-M. G. : J'écris quelque part que la vie est une succession
de pertes. Si la vie est une succession de pertes, il y a une
orientation, un moment où on ne peut plus rien perdre car
on a épuisé toute la capacité à perdre
des choses, on arrive à la perte finale : de Léman
au Chiens noirs de la prose, cette dynamique de la
perte est à l'uvre. Quelque chose est à l'uvre,
qu'on ne voit pas, et dont on ne sait pas exactement ce que c'est.
C'est l'image du ralenti,"ce ralenti c'est la guerre".
Quelque chose qui travaille en nous et qui aura le dernier mot.
C'est pourquoi j'aime beaucoup ce titre : Quelque chose contraint
quelqu'un [Al Dante, 2000]. L'écriture est pour moi
liée à la contrainte ; cela n'a rien à voir
avec les poèmes et les lieux de l'OULIPO, la revue Formules
; ça n'a pas de sens pour moi. En revanche, une contrainte
pèse sur l'écriture, indéfinissable mais
extrêmement présente, elle oblige à écrire
telle chose et non telle autre. Et ce"quelqu'un", c'est
pour dire que dans la contrainte, le sujet n'est plus en mesure
de se définir de manière très stable ou simple,
et qu'il est quelqu'un qui ne se connaît pas, ou à
peine.
Par exemple : dans Léman, il y a la maladie qui
est une paralysie progressive. Elle atteint quelqu'un que je vois.
Je ne sais pas à ce moment que dans son corps la maladie
est installée ; dans les années qui suivent, cette
maladie va travailler en lui, va faire signe mais avec des signes
ténus, progressivement plus marqués. C'est un travail
très long, comme un travail au ralenti. Quelque chose que
j'ai accompagné, d'invisible d'abord, et qui pendant plusieurs
années n'avait pas de nom, était innomé.
Ensuite, ça a été nommé, sans que
la chose soit apparue plus claire, ni dans son déroulement
plus prévisible. Voilà quelque chose qui est de
l'ordre d'une contrainte invisible.
Autre exemple : "Ce ralenti c'est la guerre". La guerre
de 40 ; en termes plus personnels, c'est pour moi la captivité
de mon père, qui s'est marié juste avant la guerre,
puis a été cinq ans dans un camp de prisonniers.
Il revient cinq ans après, totalement transformé,
ne parlant presque plus ; un autre homme qui a deux enfants coup
sur coup. Il est évident que ces enfants portent en eux
ce que j'appelle la "nuit de Bavière"; cette
nuit, je dis qu'elle a été transfusée invisiblement
dans le corps des enfants qui ne le savent pas, d'autant qu'elle
a été recouverte par beaucoup de silence. Le père
ne parlait pas, puis il est parti, puis il est mort. Il a mis
très longtemps à mourir, ce père, alors qu'il
était déjà mort au fond avant de procréer.
Ce travail de la mort est en quelque sorte antérieur ;
antérieur, intérieur, invisible, il se transmet,
se transfuse.
Le dernier exemple est celui du carré sur lequel je continue
de travailler de manière obsessionnelle. Ce carré,
c'est le jardin (l'écran). Dans ce carré il y a
une diagonale, la diagonale du temps ; personne ne voit cela,
c'est une scène qui échappe au temps, mais en même
temps, elle peut être repensée par le dernier présent,
par le plus jeune dans ce carré. C'est la coprésence
de trois générations : dans l'angle en bas à
droite, il y a celui que j'appelle "le père du père,
immobile et lisant", puis il y a le père, qui est
en train de peindre, et son fils qui est au centre du jardin :
ce qui reste, c'est un carré de carton dans lequel on voit
l'enfant au milieu du jardin, qui regarde le noir sous les terrasses.
Quelque chose passe invisiblement, silencieusement, lentement,
du "père du père", au père, au
fils, et au-delà du fils la diagonale continue. Le "père
du père" lit en fait la Bible, essentielle pour lui
; c'est un personnage religieux. Il transmet sans le transmettre
ce texte, cette parole, ce Verbe, à ceux qui sont devant
lui et qui ne savent pas qu'il le leur transmet. Le père
ne devient pas prêtre, contrairement aux vux du "père
du père". Le fils est encore plus athée, encore
plus loin du texte lu par le "père du père",
qui est une espèce de Urtext. Mais peut-être
que le fils de l'enfant, qui est en dehors du carré, très
longtemps après, retrouve ce texte. Comme s'il y avait
le travail invisible d'un texte et d'une croyance qui était
passé à travers cette nuit de Bavière. Quelque
chose d'invisible, qui a lieu comme le Rhône passe sous
le Léman pour resurgir de l'autre côté, alors
qu'on ne voit pas où il est passé : il coule à
l'intérieur de ce lac soi-disant immobile.
Tout ça c'est de la contrainte, invisible, peu compréhensible,
qui demande à être analysée et élucidée
: ça demande un temps fou, pour moi toute ma littérature
est liée à l'interrogation de ces lieux, de ces
processus.
L.C et B.A : A vous lire, et plus encore à vous
écouter, le souterrain, l'image du fleuve qui creuse, apparaissent
centraux. Et, en parallèle, il y a dans votre travail un
intérêt porté à la surface, la revendication
d'une mise à plat. Comment ces deux pans s'articulent-ils
?
J-M. G : Je ne pense pas parler de profondeur qui s'opposerait
à la surface : je parle de quelque chose qui est enfoui
. Mais pour moi il n'y a pas d'opposition entre ce qui est profond
et ce qui est à la surface et serait de l'ordre des apparences.
Quand je parle de ce qui se passe par en-dessous, pour moi ce
sont des images temporelles, même si je suis obligé
d'utiliser des figures spatiales pour le dire : elles sont "sous"
en ce sens qu'elles ne sont pas visibles. Ce n'est pas localisable
: l'image de la transmission, de la transfusion, cela ne relève
pas de quelque chose qui serait"sous le jardin". Il
y a la surface, et quelque chose qui a lieu dans un temps long,
au ralenti, où les effets de choses anciennes resurgissent
après coup sans qu'on sache comment elles ont cheminé.
Je n'oppose pas une profondeur à une surface.
L.C et B.A : Peut-être une épaisseur malgré
tout : celle du corps imbibé de l'eau du Léman...
J-M. G : Oui. Je m'intéresse à tout ce qui est
mat, compact, à ce qui est de l'ordre de la résistance
à l'analyse et au sens finalement, à l'élucidation
rationnelle. Ces figures de matité, d'épaisseur,
de compacité me viennent spontanément : c'est aussi
l'un des sens du noir. Comme si le noir était une sorte
de milieu sensible doué d'une épaisseur infranchissable.
Néanmoins, dans cet infranchissable et cet insensé,
quelque chose circule dont on ne voit pas comment il peut circuler
: et pourtant ça a lieu, ça advient. Nous voyons
les effets de surface. Je la privilégie car c'est la seule
chose véritablement accessible.
La surface est toujours assez terrifiante : si la surface est
la surface du lac, elle est appelante, éventuellement engloutissante,
il y a un trou. Une surface n'est pour moi jamais rassurante ;
c'est le lieu où se maintiendrait le travail de l'écriture.
Pour me rassurer, ou au moins pour me convaincre, je me dis qu'il
n'y a pas autre chose que des surfaces. Il n'y a pas d'opposition
entre le fond et la forme, la profondeur et la surface, le lieu
de l'intelligibilité et celui des apparences énigmatiques.
Ça ne marche pas comme ça : ce qui me console c'est
qu'il n'y a que des surfaces. Sous la surface se trouve une autre
surface, aussi énigmatique. Mon travail d'écriture
traite de ces surface qui sont explorées, sans qu'on ait
jamais accès à quelque chose qui serait la vérité,
en dessous.
L.C et B.A : Prétendre à la profondeur reviendrait
à se boucher les yeux pour ne pas voir ce qu'il y a de
mystérieux dans la surface, ce serait une mystification.
J-M. G : Oui un peu. Plutôt une erreur, une sorte
d'erreur. Il faudrait aller chercher la vérité au
fond (du puits, du minerai). C'est la façon dont opèrent
les gens qui croient qu'il y a un sens caché du texte.
Les textes, il faut les déployer dans tous les sens, regarder
comment ils fonctionnent, comment s'articulent les surfaces dans
le texte. Il n'y a aucun vrai sens caché du texte, aucune
profondeur. J'aime bien quand Hocquard, dans Théorie
des tables n'imprime que la page de droite, parce qu'il n'y
a pas de double fond à l'intérieur, il n'y a pas
de dessous de table : ce qu'il y a sur la table, les connexions
entre les éléments qu'il y a sur la table suffit
largement à faire bouger le sens, à le faire apparaître
ou disparaître, faire voir des choses nouvelles, et il n'y
a rien en dessous. Mais tout notre idéalisme, enraciné
dans la tradition scolaire, est fondé là-dessus
: faites-nous voir ce qu'il y a sous le texte.
L.C et B.A : Dans le carré, vous seriez le fils,
athée.
J-M. G : C'est une figure abstraite, même si elle est
fondée en expérience. Le fils a perdu la foi.
L.C et B.A : Malgré des passages violemment athées,
on sent une fascination pour la question religieuse. Il y a d'ailleurs
une sorte de liturgie du réel dans la façon d'habiter
les lieux. Même si vous affirmez qu'il n'y a pas de vérité,
l'écriture tend vers un au-delà, elle tend à
franchir : la surface du lac, le mur... Dans cet autre chose d'insaisissable,
on ressent la proximité avec un certain mysticisme.
J-M. G : Je fais allusion aux mystiques quand je privilégie
une sorte de relation utopique directe au réel, une espèce
de"réelisme intégral"qui passe par certaines
expériences du réel, dont j'essaie de rendre témoignage
en expliquant les tenants et les aboutissants ; on en trouve deux
ou trois exemples dans Le principe de nudité intégrale.
Quand je décris le passage de la décharge, qui est
en fait une expérience de course à pied extrêmement
ritualisée, il y a quelque chose qui est de l'ordre d'une
expérience sur le réel, sur soi-même, liée
à une volonté de saisie intégrale du réel
et de croyance que la poésie pourrait se situer de ce côté-là.
Ce n'est pas la totalité de mon travail : à d'autres
moments, avec d'autres de mes amis, je pense que la réalité
est en réalité inaccessible. L'expérience
du réel est alors l'expérience des images du réel,
et c'est un autre versant de mon travail : la relation au réel
est médiatisée par les écrans, la question
mystique est évacuée.
Mystique et religion chrétienne sont deux choses distinctes.
Le catholicisme est pour moi une éducation, une relation
de guerre ouverte longtemps menée et très violemment.
Contre la famille, les mobiliers, contre l'Eglise comme lieu de
coercition et de superstition. C'était très violent
: hostilité déclarée à la religion.
Je suis gêné par l'accent qui pourrait être
mis sur la présence du signifiant religieux dans mon travail
: il n'est pas central, ce n'est pas le sens de l'ensemble de
ce que je veux faire. Cela supposerait que je baigne dans un sens
tout fait, alors que mon expérience est celle du retrait,
de l'absence du sens.
L.C et B.A : Mais l'innomé, le retrait du sens,
toujours à l'horizon du texte, hors du texte, ne constituent-ils
pas un risque de tomber dans une vision idéalisante ? Le
silence semble toujours menacer le texte chez vous.
J-M. G : Oui, mais moi je ne me tais pas, j'essaye d'écrire.
Le silence est soit une menace, soit une inspiration. On en part,
on le risque "être réduit au silence"
ou on aspire au silence : au-delà du discours, il
y a cette perfection limite qui serait le silence absolu dans
quoi on déboucherait, qu'on atteindrait enfin. Par rapport
à toutes ces formes de silence, je me sens proche de Francis
Ponge : je ne me satisfais pas du silence.
L.C et B.A : J'aimerais qu'on parle des figures. Vous défendez
la littéralité. Au départ, c'est le sens
propre, premier, opposé à un sens figuré.
Mais en lisant par exemple Léman, on a l'impression qu'il
ne s'agit pas simplement du lieu géographique, mais que
c'est autre chose, qui communique avec d'autre lieux. Même
chose pour la toupie (Donnant lieu), figure métatextuelle
pouvant définir une poétique... Ces figures semblent
entrer en communication, entrer en résonance, s'imbriquer
les unes dans les autres. Les lieux ne sont-ils pas finalement
des figures mentales remplaçant les figures de rhétorique
?
J-M. G : Ce sont en effet de vastes figures de l'écriture
: c'est l'équivalent concret des formules dont on parlait
tout à l'heure. Ça joue le même rôle
: de la même façon qu'il y a "les lauriers sont
coupés" ou "j'ai mangé un poisson de source",
il y a la toupie, le lac...
Les toupies ont une forte valeur anthropomorphique, elles ont
un ventre, une tête, une queue, sur laquelle elles tournent
comme les derviches. Soit elles sont mortes, soit elles tournent
sur elles-mêmes. L'important pour moi était qu'il
y ait un paysage dessiné sur le ventre de la toupie, ou
un mot inscrit ; ce paysage ou cette représentation ne
sont visibles que quand elle est morte. La mise en branle de la
toupie fait disparaître le paysage. De même, l'écriture,
faisant tourner la représentation sur elle-même,
l'annule : c'était une réflexion sur le fait que
l'écriture ne pouvait pas être représentative,
figurative. Au "climax", à l'orgasme, au moment
où la toupie tourne sur elle-même, on a l'impression
qu'elle est immobile.
La deuxième chose qui m'intéressait était
que la toupie dessine sur la surface où on la lance un
parcours qui n'est jamais le même, qui s'efface en même
temps qu'il s'inscrit. L'écriture dessine elle aussi un
parcours contraint, mais indécelable une fois qu'il a eu
lieu. C'était l'idée que l'écriture mettait
en relation des lieux, construisait des boucles, des intersections.
L'ensemble de mon travail d'écriture construit ces sortes
de parcours.
Il y a trois sortes de figures : les lieux circulaires, liés
au temps car évoquant l'horloge, comme le lac. D'où
l'idée de faire le tour du lac en sens inverse des aiguilles
d'une montre, pour arrêter le temps. Le carré, qui
est le jardin, le cloître. La ligne, continue ou non, relie
un point à un autre. Voilà ma géométrie,
à partir de laquelle j'écris. L'écran, de
télé ou d'ordinateur, fait partie de cette problématique.
L.C et B.A : Il y a le moment de "la fin des images",
où il faut "crever l'écran", et celui
où vous publiez des photos, où vous travaillez avec
des artistes ; comment articulez-vous cela ?
J-M. G : Je ne l'articule pas. C'est une tension constitutive
de ce que je fais. Je ne peux pas être d'un seul côté
: je suis iconoclaste radicalement, je suis iconophile démentiellement,
je produis des images (des polaroïds), et je tire sur les
images (comme les cibles) [cibles en carton brûlées
et trouées par les balles]. Les cibles, ce sont des cercles
à l'intérieur de carrés, et le fait de tirer
sur ces cibles est la mise en scène d'un rapport d'agressivité
à l'image ou à la figure.
L.C et B.A : Et votre rapport avec les artistes ?
J-M. G : En réalité, j'ai toujours utilisé
les artistes pour essayer de comprendre ce que je faisais moi.
Il n'y a que trois artistes avec lesquels j'ai vraiment vécu
: c'est Aliette Sossed et Patrick Sainton. Je ne devrais jamais
parler de moi sans parler de lui. Il y avait aussi Jean-Louis
Vila, que j'ai perdu de vue. Ce sont les deux seuls avec lesquels
il y eu une relation de travail profonde. Pour les autres, ce
sont des rencontres utiles. Il y a toujours à y gagner
pour avancer. J'utilise l'artiste comme une valise : ça
m'aide à avancer. Mais le texte s'autonomise pratiquement
toujours : je réutilise des textes qui ont donné
lieu à des livres d'artiste dans d'autres ensembles.
L.C et B.A : Pourriez-vous nous dire quel est votre rapport
aux objectivistes américains, vous qui revendiquez une
poésie "objective", non lyrique ?
J-M. G : Je n'ai pas un lien fort avec ces écrivains
; ça s'est passé à travers des personnes
qui fréquentent ces auteurs et m'ont instruit de l'importance
de ces mouvements, comme Emmanuel Hocquard ou Claude Royet-Journoud.
A travers Denis Roche, j'avais plutôt un lien à Ezra
Pound, puis Claude m'a orienté vers la lecture de Reznikov,
de Zukovski et d'Oppen. J'ai lu ces auteurs et j'ai eu le sentiment
qu'il y avait là une proximité à l'auteur
français qui m'intéressait, Francis Ponge, dont
j'essayais de comprendre les raisons, la poétique, et les
conséquences qu'on pouvait en tirer aujourd'hui. Je me
suis dit qu'il était étrange qu'aucun lien n'ait
été fait entre l'essentiel de la position objectiviste,
pour autant qu'il y en ait une, et Francis Ponge.
J'essaye d'établir qu'il y a un objectivisme français
diffus, dont Ponge représenterait une des voies. Comme
l'objectivisme américain, l'objectivisme français
est accompagné, suivi, nécessairement, par une très
grande attention au langage : un lien naturel s'établit
entre l'intention objectiviste et l'intention formelle..."Language
poetry".
Par ailleurs, j'ai très peu traduit de poésie anglo-saxonne
: un seul poète, anglais, Anthony Barnett, dont j'ai traduit
Blood Flow et A Marriage ; c'était un des
amis d'Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud et Michel Couturier
à Londres.
L.C et B.A : Votre travail actuel...
J-M. G : Comme quelqu'un me l'a dit avec humour, il s'agit
du quatrième livre de la trilogie. Ce livre sera une sorte
de complément ou de dérapage. De supplément.
Le livre en cours a pour titre provisoire Néon :
le point de départ est cette petite part de lumière
de quelques centimètres. Le trait de lumière qui
se trouve en bas des escaliers du couvent de la Tourette [couvent
de Dominicains dessiné par Le Corbusier, et situé
à proximité de Lyon, NDLR], étant entendu
que la première phrase de Léman est "Léman
coule en moi comme de la lumière."
L.C et B.A : Vous insistez beaucoup sur la dimension négative
de votre travail - défigurer, déreprésenter.
Il y a en même temps une force positive : vous avez dit
tout à l'heure pour la toupie qu'on ne voyait l'image que
quand elle était morte, immobile. Il y a un mouvement de
vie dans la défiguration.
J-M. G : La défiguration, délinéarisation,
déconstruction... ce n'est pas si négatif. Par exemple,
je ne suis pas sensible aux mélodies, mais dès qu'il
y a des accrocs, une mélodie défaite ou une absence
de mélodie, c'est là que ça commence à
m'intéresser. Quand une image est trop continue, à
moins que ça devienne insupportable ou sur-continu, ça
ne m'intéresse pas. Il faut que les choses soient défaites
ou en train d'être défaites, qu'il y ait de la brisure
et de la discontinuité, ou de la défection pour
que je me sente concerné. Ou que quelque chose se reconstitue
et qu'on voie vraiment les choses. J'ai toujours eu l'impression
que le discontinu était plus réaliste que le continu,
dans la mesure où nous avons une perception discontinue
du réel. Toute forme de représentation continue
du réel me paraît un mensonge. Les gens, tellement
habitués à cet artifice de la représentation
réaliste, considèrent que c'est la continuité,
l'articulation qui sont réalistes : cela m'étonne.
Pour moi c'est irréaliste. Tout se passe de façon
discontinue, par collage, montage, captage : il suffit de regarder
une autoroute ; on pense cinq choses à la fois, le réel
est fragmentaire et discontinu. Je vis comme ça, et c'est
cette esthétique qui est la mienne.
L.C et B.A : Un chapitre de Léman s'appelle
"Sans adresse". Or, dès les premiers textes,
on trouve des dédicataires, des"figures singulières".
Vous écrivez par ailleurs, dans Léman même,
"Quelque chose est dit à quelqu'un, en son absence,
à son absence", et ailleurs encore "Je te donne
ces mots, ils sont à toi". Comme si l'offrande demeurait,
mais avec un déplacement des pôles.
J-M. G : Tout ce chapitre, "sans adresse", est malgré
tout à la deuxième personne. Quasiment tous mes
textes mettent en scène l'adresse. Là où
commence le problème, c'est quand la non présence
est ressentie comme une contrainte, une difficulté : ce
qui est dit se perd parce que la distance est trop grande.
Dans Léman, celui qui parle s'adresse à quelqu'un
qui est de l'autre côté du lac, ou de la vie, ou
de la terre, et la présence de ce quelqu'un est éminemment
problématique. Il y a une volonté d'atteindre l'autre
par la parole, et le sentiment que ça ne marche pas, que
ça ne communique pas. Ce sentiment est dramatisé
dans Léman car celui à qui s'adressent les
paroles est paralysé, parle lui-même de plus en plus
lentement. Mais on peut éprouver ce sentiment dans la conversation
courante. On le vit aussi en tant qu'enseignant : j'ai fait métier
de parler, de m'adresser aux autres, et j'ai toujours la peur
que ceux qui sont là pour m'entendre entendent autre chose
que ce que je dis. Le malentendu est une question fondamentale
; on est dans le contraire de l'idéologie de la communication,
de la transparence, de l'efficacité de la communication.
L'écriture, c'est le contraire de la com'.
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