Pièces
détachées: Une anthologie de la poésie française
aujourd'hui (Pocket, 2000)
Pièces détachées
est indubitablement une improvisation, et ce n'est pas une coïncidence
si elle contient autant d'auteurs que la vitesse de rotation d'un
album vinyle: trente-trois et une tierce voix, Jean-Michel Espitallier,
dont on ressent irrépressiblement la présence au
générique, malgré l'absence -convenue- de
ses propres écrits. D'aucuns sont collectionneurs, comme
d'autres sont batteurs, et Epistallier est les deux à la
fois. Ce qu'il a rassemblé ici est un orchestre décoiffant
de musiciens libres et de vagabonds itinérants, dirigé
par un chef qui insiste sur les sonorités et le mouvement.
On ne peut exagérer l'accent musical d'une sélection
qui ouvre sur une citation de George Harrison et les interjections
animées du grand oncle de la poésie sonore française
Bernard Heidseick, pour conclure sur les exclamations adamiques
de Valère Novarina récitant les noms de 113 herbes
et plantes. C'est une anthologie qui tend à faire de telles
listes et de tels inventaires, et qui tend à les employer
au service d'un trap-set jouant en contrepoint d'une haletante
émission psychique : des répétitions syncopées
et des litanies élémentaires à la recherche
de ce que Christophe Tarkos nomme "le texte expressif".
De Joseph Gugliemi à Christian Prigent en passant par Ghérasim
Luca, le point d'exclamation est la règle rythmique, règle
toujours palpable quoique moins évidente dans le lyrisme
colérique de Philippe Beck et le didacticisme pareillement
inquisiteur de Cécile Mainardi... une poésie qui
a du relief !
Cette insistance compacte est due
en partie à la nature condensée du recueil lui-même,
une édition de poche de quelques trois cents pages courtes
et serrées, où chaque auteur ne dispose pas de plus
de neuf pages pour accomplir une brillante déclaration:
un format qui n'est pas sans inconvénients. Toutes les
anthologies sont condamnées et torturées par la
concision, mais la concision ici est drastique, et les extraits
semblent parfois fantaisistes et légers alors précisément
que les projets auxquels ils se rapportent sont sérieux
et élaborés. Certains poètes souffrent inutilement;
il est difficile de se faire une idée de l'oeuvre de Beck,
d'Olivier Cadiot, de Dominique Fourcade ou de Pierre Alféri
dans un espace si restreint. On pourra bien sûr objecter
que ces poètes jouissent ailleurs d'une audience substantielle.
Et que l'on a écourté des poètes sérieux
dans le seul but de pouvoir inclure des voix aussi indispensables
que celles de Katalin Molnár, Eugène Savitzkaya,
et d'écrivains plus jeunes comme Nathalie Quintane et Christophe
Marchand-Kiss.
D'autres suggéreront que
l'anthologie réserve peu de surprises, tous les poètes
ayant déjà fait une apparition dans le magazine
Java qu'Espitallier édite avec Vannina Maestri et Jacques
Sivan (tous deux représentés ici). Avec la brièveté
du volume, c'est certainement une des causes de l'accueil inégal
que lui a réservé la critique depuis deux ans qu'il
est publié. Il y a là un esprit de corps qui, quoiqu'imprécis
et spéculatif, donne à cette sélection le
ton d'une confidence privée - une sensation d'autant plus
surprenante que les textes présentés proviennent
d'au moins vingt maisons d'édition (bien que Al Dante,
P.O.L. et Flammarion se taillent la part du lion). Jamais Espitallier
ne revendique la reproduction pieuse de la Poésie telle
qu'elle est, et c'est son manque de piété et de
plan qui prête à Pièces Détachées
à la fois sa fraîcheur et son charme d'amateur. Ce
n'est ni plus ni moins qu'un mix personnel de morceaux favoris,
avec tous les tracas obsessionnels et les inventions candides
qui vont avec ce genre de compilation. Et comme tout DJ qui mixe
en fin de soirée ses morceaux favoris, il dédicace
son travail: "pour Fiona".
L'inconvénient de l'amateurisme
dilettante est de donner l'impression de faire avant tout de la
célébration, et on trouve un enthousiasme plutôt
décousu par endroits qui se risque à présenter
de vives et aléatoires bribes comme des conversations crédibles.
Le titre du livre ne ment pas, certes, et sans conteste on retrouve
un certain chic de mont-de-piété dans la liste d'objets
de Marchand-Kiss, dans les assemblages syllabiques de Sivan ou
de Jean-Marc Bailleu, et tout particulièrement dans le
pastiche propositionnel de Cadiot. Espitallier lui-même
le reconnaît en comparant le livre à un "Meccano
multicolore en construction", bien que ce ne soit qu'une
des innombrables métaphores qu'il emploie pour suggérer
la "vitalité" et "l'extraordinaire richesse
de la création poétique" d'aujourd'hui (le
livre lui-même ne s'attache précisément qu'aux
quinze dernières années de la production poétique).
Tandis que l'introduction d'Espitallier
préconise des analogies physiques et cartographiques, comme
si Pièces détachées était une
sorte de Baedeker exotique ou la carte de métro
d'une cité invisible (l'essai emploie le terme "composition
des trains" pour nommer métaphoriquement sa boussole),
l'impression générale n'est pas sans rappeler celle
d'une dépêche d'agence ou d'un rapport de rencensement.
Il y a des babioles détaillées et des citations
elliptiques sans attribution. La pseudo-science est partout (Quintane,
Fourcade, Jude Stéfan, Jean-Marie Gleize), procurant parfois
un effet de comique. En outre, il y a ce plaisir de bouquiniste
dans l'éclectisme qui est à la fois digne de la
'pataphysique et de l'impulsion savante précédant
la spécialisation académique, et je pense ici à
l'Anatomie de Robert Burton, qui doit être l'ancêtre
du mix lui-même. Le livre pris dans son ensemble est une
promenade aléatoire entre prospective lexicale et perversion
étymologique, un micro-opus macaronique d'obsessions improbables
et de mentalisme voyant. Mais surtout, il renvoie à la
ré-émergence du principe de l'archivage créatif
comme intention et stratégie poétiques, où
l'on distingue mal le chasseur du collectionneur, le sampling
devenant une forme de vol Prométhéen. Le fait qu'il
s'agit d'une approche généreuse et fertile est démontré
par une génération naissante de poètes, eux-mêmes
non-inclus, qui piochent dans les chutes des formats pop et les
effluents des tabloïds pour recréer un art à
l'esprit curieux et aux emprunts desintéressés (en
témoignent les performances de "trash-talking"d'Anne-James
Chaton ou les cartoons en prose de Christophe Fiat, remplis de
rock stars et d'actrices porno aussi inexpressifs que les yeux
d'Orphan Annie). Le recyclage est soudainement de nouveau
à la mode: le vieux Rolodex d'un éditeur servira
de cyclotron pour un autre éditeur; la "pièce
détachée" de l'un servira d'instrument à
l'autre.
Andrew Maxwell
traduction par Camille Roth
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