Léchée de la tête aux pieds par la
langue anglaise : un entretien avec Harryette Mullen
Par Caroline Crumpacker
CC : J’adore ce que vous écrivez sur votre enfance
au Texas, sur toutes les langues et les parlers de votre communauté
et sur la façon dont ils fonctionnaient socialement. Pouvez-vous
expliquer comment cette diversité, et toutes les différences
politiques et sociales qu’elle implique, nourrit votre œuvre,
votre poétique ? On dirait aussi que votre poésie
exploite chaque registre de langue et les mélange pour
combler les manques de chacun. Pourriez-vous nous expliquer comment
ça fonctionne ?
HM : Oui, comme le dit ce vers dans Sleeping with the Dictionary,
«J’ai été léchée de la
tête aux pieds par la langue anglaise». Je crois
que mon enfance m’a rendue sensible à l’articulation
de la différence dans le langage. Je voyais comment les
gens utilisaient la langue pour affirmer, revendiquer et contester
leur identité, surtout ceux qui n’avaient pas vraiment
d’autre moyen pour attirer l’attention. La diversité
humaine s’exprime à travers la multiplicité
des langues écrites et orales. A chaque fois que je parle
ou que j’écris, je suis consciente que ma langue
inclut certaines personnes mais en exclut d’autres. Mon
enfance m’a aussi permis d’apprécier ce qu’il
y a d’esthétique, d’expressif, d’émotionnel
et de plaisant dans le langage, ainsi que les conflits et la confusion
qu’on rencontre parfois quand on essaie de communiquer avec
les autres. Je m’intéresse aux limites du langage,
là où les sens se contredisent et se superposent.
Selon Jakobson, l’insistance sur le message même,
c’est la fonction poétique. En poésie mon
attention se porte sur la polysémie des mots. C’est
pourquoi j’adore les jeux de mots, les équivoques,
le double discours de la métaphore et de la comparaison.
Quand j’étais jeune, mes amis ne me disaient jamais
«Attention, on voit ton jupon» mais plutôt
«Il neige dans le sud».
CC : Le(s) public(s) au(x)quel(s) vous vous adressez et votre
manière de vous adresser à lui (eux) ont-ils changé
selon vos livres ? Vous avez écrit sur vos lecteurs présents
et futurs, sur votre espoir de voir un jour les enfants des femmes
qui sont aujourd’hui illettrées devenir lecteurs
de vos poèmes. Pensez-vous que Sleeping with the Dictionary
affirme cet espoir plus directement que vos précédents
recueils ?
HM : Je crois qu’avec chaque
recueil mon idée du public s’est développée.
Les voyages et la technologie font que les auteurs ont maintenant
des contacts avec un lectorat divers et dispersé, et apparemment
mes livres touchent aussi plus de monde. Bien sûr les chiffres
ne se comparent pas à ceux du public de Spider Man ou Star
Wars. Mais dans le cercle de la poésie j’ai l’impression
que je m’adresse à un public qui n’a jamais
été aussi large et varié. Cette idée
me pousse à explorer une écriture plus interactive,
plus souple, plus ouverte, et qui pourrait permettre à
différents lecteurs de trouver du sens à mon travail
et de le lire avec plaisir. J’ai souvent dit que mon quatrième
livre, Muse and Drudge marquait un tournant parce qu’il
semblait rassembler les lecteurs de mon premier livre, Tree
Tall Woman, et ceux qui étaient attirés par
l’innovation formelle de Trimmings et de S*PeRM**K*T.
Comme je m’intéresse beaucoup au problème
de l’alphabétisation, j’ai souvent pensé
à la possibilité de lier écrivains, lecteurs,
et ceux qui ne lisent pas par une écriture qui mêlerait
langue écrite et langue orale. Dans la mesure où
un texte interpelle ses lecteurs, j’ai commencé à
me demander comment un poème pouvait faire tomber les barrières
sociales qui renforcent ce que j’ai appelé l’«apartheid
esthétique». Je vois Sleeping with the Dictionary
comme une œuvre très accessible et lisible, même
si je n’ai pas nécessairement utilisé la langue
la plus simple et la plus transparente dans tous les poèmes.
CC : Quel est le lien entre votre travail de poète et
votre travail de critique ?
HM : Mon travail en tant que critique et professeur me rapporte
de l’argent, alors que je mourrais de faim si je devais
vivre de ma poésie. Au-delà de l’aspect financier,
j’espère que ma situation me pousse à être
un critique créatif et un poète intellectuel.
CC : Vos textes poétiques offrent à chaque fois
de nombreuses possibilités de lecture. Pouvez-vous nous
parler de cet aspect de votre écriture en rapport avec
votre lectorat ? Etant donnée la profusion des allusions
et des régionalismes dans votre œuvre, on peut lire
chaque poème, chaque strophe, chaque vers de façons
très différentes. Avez-vous tendance à privilégier
une lecture plutôt qu’une autre à chaque fois
?
HM : Idéalement, j’écris
pour un public varié. En tant que lectrice, écrivain
et professeur, j’ai pu souvent constater les écarts
d’interprétation quand les gens n’appartiennent
pas nécessairement à la même culture ni au
même milieu. Je suis curieuse d’observer les effets
de l’allusion dans ce cas-là. Ma réponse à
ce problème a été de laisser de la place
à l’interprétation divergente de lecteurs
inconnus. J’imagine et j’espère que ce travail
récompensera ces lecteurs-là. Leur activité
ressemble peut-être à la manière dont j’essaie
d’aborder un tableau non figuratif dans une galerie d’art.
Au contact de l’art visuel ou de la musique, la plupart
du temps mon jugement esthétique ne passe pas par la compréhension.
Je n’ai pas besoin de comprendre totalement l’œuvre
pour en tirer du plaisir. De même, un poème n’est
pas seulement la communication d’une idée particulière.
Je ne privilégie pas une lecture unique, même si
je suis toujours prête à discuter de mes intentions
ou de procédés à propos d’un poème
ou passage particulier. Dans mes poèmes, au-delà
de la surface de la langue, je peux évoquer des contextes,
des sources culturelles littéraires ou populaires et des
souvenirs personnels. Je crois que je m’intéresse
davantage au processus créatif et à la découverte
du sens à travers les activités de lecture et d’écriture.
Souvent je travaille par improvisation, en sélectionnant
des extraits de textes et en collant des fragments de discours
écrits et parlés. Je considère les expressions
conventionnelles, tels les clichés, les proverbes, les
jingles et les slogans comme des «readymades»
linguistiques que je recycle dans mon travail. J’aime utiliser
des jeux de mots et d’autres sortes de polysémie
et d’ambiguïté pour repousser les limites du
sens. Je travaille avec quelque chose d’inhérent
à la langue, à savoir que le sens est socialement
et historiquement construit et que beaucoup de mots ont plus d’une
signification, y compris des sens culturels propres à une
classe sociale, un groupe ethnique ou à toute autre communauté
constituée par des valeurs communes. Mon travail récent
tente d’explorer les frontières linguistiques où
un mot ou une phrase peut signifier des choses différentes
selon le public.
CC : Concevez-vous d’abord la forme d’un poème
ou d’une série de poèmes, ou est-ce qu’elle
se révèle dans l’écriture, est-ce une
découverte ? Faites-vous beaucoup de corrections ?
HM : Après mon premier livre,
mon travail est devenu plus conceptuel dans Trimmings
et S*PeRM**K*T. Cette série de poèmes en
prose correspond aux sections «Objects» et «Food»
dans Tender Buttons de Stein. A l’origine, je comptais
écrire un troisième livre qui aurait correspondu
aux «Rooms» de Stein et qui aurait exploré
les idées de la maison et de l’absence de maison.
Quelques unes de ces idées ont été intégrées
à un projet fait en collaboration avec Yong Soon Min pour
le «Porch» du projet web Womenhouse, que
l’on peut considérer comme la troisième partie
de la trilogie qui répond aux poèmes de Stein sur
un intérieur domestique fait d’objets féminisés.
Pour Muse & Drudge, au départ je n’avais
que le titre mais je savais que ce serait un livre sur les tropes
récurrents sur la culture afro-américaine, et qui
accorderait une grande place aux représentations des femmes
noires. Très vite j’ai décidé d’utiliser
le format de quatre quatrains par page. Cette formule m’a
permis d’avancer par multiples de quatre et de donner à
ce long poème non narratif une structure apparente. Sleeping
with the Dictionary est moins conceptuel que tous ces livres.
Il s’agit plutôt d’un recueil de divers poèmes
en vers et en prose que j’ai écrits depuis que je
vis en Californie. Beaucoup sont situés à Los Angeles
ou dans la Bay Area. Avant tout, le titre traduit mon
intérêt toujours vif pour le sens et le contexte
social de la langue. Je connais souvent de longues périodes
creuses entre deux périodes d’écriture intense.
Quand j’écris activement, je reprends aussi constamment
ce que j’écris. Quand je pense qu’un poème
est terminé, je l’envoie à une revue. Souvent
je retouche encore le poème avant qu’il ne soit mis
dans un recueil.
CC : Etant donné vos jeux linguistiques, la complexité
de vos références, les régionalismes et les
qualités rythmiques et musicales de votre œuvre, comment
avez-vous travaillé avec Sébastien Smirou pour faire
une traduction en français, notamment pour rendre les dialectes
communautaires dans votre œuvre et votre utilisation de la
langue du groupe/hors du groupe ? Que pensez-vous de la traduction
française par rapport à l’original ?
HM : Sébastien Smirou et moi-même avons eu de brefs
échanges à propos de la traduction. J’ai oublié
le peu de français que j’avais appris il y a des
années, mais il m’a envoyé un brouillon avec
des questions sur certaines expressions idiomatiques américaines
dans les extraits de Muse & Drudge qu’il avait traduits.
J’ai essayé d’expliquer le contexte social
qui lui manquait et de lui proposer un éventail de significations.
Je pouvais définir des expressions familières et
lui signaler les jeux de mots, mais je ne pouvais pas donner de
réponses simples à ses questions les plus pressantes.
J’ai écrit une sorte d’ «histoire à
rebours» pour expliquer pourquoi certains mots et images
avaient été juxtaposés dans le poème.
Quand il m’a renvoyé le texte corrigé, j’ai
vu les changements, et Sébastien m’a dit que lui
et la poétesse et traductrice Stacy Doris avaient tous
deux trouvé que c’était mieux. J’espérais
surtout que la présence de plusieurs niveaux de sens serait
manifeste. C’est un honneur d’être traduite
et tout le monde sait que la traduction de poésie est toujours
difficile. J’ai toujours pensé que Muse & Drudge
ne marcherait pas dans une autre langue parce que le recueil est
saturé d’expressions idiomatiques et d’allusions
culturelles spécifiques. Toute traduction est à
mon sens un tour de force.
CC : Il y a tant de choses à dire sur votre poésie
dans le contexte spécifiquement américain. J’aimerais
beaucoup vous entendre parler de votre poétique dans un
contexte international.
HM : J’ai commencé à y réfléchir
récemment seulement. Des gens comme Charles Bernstein,
Giulana Fabi, Bill Wadsworth, Tom Byers, Alan Golding, Lynn Keller,
Roy Miki, Fred Wah et Charles Rowell m’ont mise en relation
avec des écrivains et des universitaires étrangers,
ou m’ont donné l’occasion de voyager hors des
Etats-Unis. Je pense de plus en plus à la poésie
dans le contexte de la mondialisation. Bien avant le 11 septembre
2001, beaucoup de gens d’ici et d’ailleurs critiquaient
l’impact culturel, linguistique, politique et économique
des Etats-Unis sur le reste du monde. J’y réfléchis
à ma façon, en poète. Dans Muse & Drudge,
j’ai imaginé une diaspora transnationale de cultures
noires traditionnelles, et dans Sleeping with the Dictionary,
je pense que la Californie est présentée comme une
terre d’accueil pour les immigrés et les vagabonds,
et Los Angeles comme la ville de demain, là où Orient
et Occident se rencontrent. J’ai aussi été
inspirée par le travail de mes amis artistes Yong Soon
Min et Allan deSouza qui travaillent séparément
et en collaboration autour de questions comme l’identité,
le voyage, la dislocation et l’immigration. Il existe aussi
d’excellents chercheurs qui travaillent sur des sujets semblables
à UCLA, notamment le groupe d’Etudes Transnationales
et Transcoloniales sous la direction de Françoise Lionnet
et Shu-mei Shih. Malgré ce que dit un poème dans
Sleeping with the Dictionary - «notre esperanto est sans
espoir» - j’ai de l’espoir pour notre «village mondial». Je crois que nous les hommes avons un
avenir sur cette terre.
CC : Je sais que vous avez fait des expériences avec l’Oulipo
en tant que poète et professeur. Qu’est-ce qui vous
intéresse dans les méthodes oulipiennes ?
HM : Le projet oulipien est une démystification systématique
du processus poétique. Ils se débarrassent de la
mythologie ancienne du poète inspiré par la muse
et privilégient au lieu de cela les jeux littéraires,
les procédés, les contraintes, les procédures
et l’expérimentation susceptible de produire une
«littérature potentielle». Leurs manifestes
et créations littéraires sont amusantes, inventives
et informatives, et m’apportent ainsi une tout autre «inspiration».
CC : Une grande partie de votre poésie (surtout Trimmings
peut-être) utilise la langue dans un registre spécifiquement
féministe. Ce travail est-il influencé par la théorie
/ l’écriture féminine des féministes
françaises ?
HM : En troisième cycle d’université
on lisait Kristeva, Cixous et Irigaray en traduction. J’ai
aimé leur façon d’écrire sur la théorie
féministe, leur style étant parfois à la
limite de la poésie, surtout Cixous et Irigaray. Je ne
pense pas que leur style ait pu avoir une influence consciente
sur mon propre travail, mais leurs idées, certainement,
même si je n’étais pas toujours d’accord
avec elles - je me méfiais des féministes qui portaient
des manteaux de fourrure et des talons-aiguilles de femmes fatales
! Je suis davantage consciente de l’influence de Stein parce
que mes deux premiers livres sont une réponse directe à
son œuvre, surtout Tender Buttons et «Melanctha».
En plus je me souviens d’avoir été un peu
déçue à la lecture de La révolution
du langage poétique de Kristeva parce que je m’attendais
à ce qu’il soit question de poésie. Peut-être
que ces débats théoriques sur l’écriture
féminine et l’idée que les femmes sont des
écrivains minoritaires ont attisé mon intérêt
pour la prose des poètes autant que mon intérêt
pour Stein.
CC : Vous êtes allée à Cuba l’an dernier
pour un congrès d’écrivains, n’est-ce
pas ? Y a-t-il eu des conversations, des lectures ou d’autres
moments de votre voyage qui ont été particulièrement
significatifs pour votre travail ?
HM : Je suis allée à
un congrès d’écrivains et de critiques organisé
par Charles Rowell, l’éditeur de Callaloo
avec le soutien de la Casa de las Americas à la Havane.
Parmi les moments agréables de ce séjour, je retiens
certaines conversations avec d’autres membres de notre groupe,
notamment les poètes Toi Derricotte, Forrest Hamer et Kevin
Young. Nous avons participé à des tables rondes
et des débats sur la littérature et la culture.
Nous avons lu nos œuvres avec les poètes cubains Nancy
Morejon, Pablo Armando Fernandez et Georgina Herrera. J’ai
également rencontré Georgina Arozarena Himely, une
enseignante qui se consacre à l’héritage littéraire
de son père, Marcelino Arozarena (1912-1996), dont la poésie
explorait l’identité noire à l’époque
où le discours officiel à Cuba affirmait que la
révolution avait rendu caduque l’idée de distinction
raciale. Dans une note qu’elle m’a envoyée,
Señora Himely décrit son père comme «un
poeta negro de poesia social». J’ai écrit quelques
poèmes sur mes impressions de la Havane, mais j’étais
là-bas surtout en touriste, en vacances pour une semaine
seulement. Je ne peux pas prétendre avoir une vision claire
sur la culture, l’économie ou la politique cubaines.
Je n’avais jamais beaucoup voyagé en dehors des Etats-Unis
(à part au Canada, au Mexique, en France et en Allemagne),
et c’était la première fois que je visitais
un pays avec une population d’origine africaine si importante.
Même si j’ai conscience que les races ne sont pas
perçues de la même manière en Amérique
Latine, La Havane m’a paru très noire. Parmi les
gens qui mendiaient dans les rues de Old Havana, beaucoup semblaient
africains, alors que la plupart des gens qui travaillaient dans
l’industrie du tourisme, et qui avaient donc accès
aux devises étrangères, avaient l’air européens.
Nous avons beaucoup parlé, entre nous et avec les Cubains
que nous avons rencontrés, des races et de l’économie.
Voilà les questions que j’ai abordées dans
les quelques poèmes que j’ai écrits sur ce
séjour. Nous avons eu une conversation très animée
chez un babalawo alors que chacun attendait son tour
pour une séance de divination. Comme la spiritualité
africaine n’est plus condamnée à rester dans
l’ombre, le babalawo et le guide qui nous a conduits
chez lui font partie des quelques Cubains noirs que nous avons
rencontrés qui étaient en mesure de gagner les dollars
et les euros nécessaires pour vivre au-dessus du seuil
de subsistance que le gouvernement garantit aux citoyens.
Traductions par Oriane Monthéard
et Ladislas Karsenty
retour