Un brutal présage des
attaques du 11 septembre à New York et Washington. Comme
on a pu le dire, «la poésie est une arme chargée
avec le futur». Alice Notley approuve : «la poésie
a toujours eu un vers dans le futur, en avance de parfois cinq,
cinquante ou cent ans». Pourtant elle craint, comme elle le
dit dans l’entretien qui suit, que le futur soit miné.
Peut-être, la «vérité», comme Alice Notley
l’appelle, celle qu’on trouve dans Disobedience
et dans ses autres livres, pourrait nous sauver de ce qu’elle
craint être une fin à court terme. Pourrions-nous
être sauvés, paradoxalement, en disant, comme le
titre d’un des poèmes «S’il vous plaît
ne me sauvez pas la vie» ?
Entretien réalisé
en octobre 2001.
Jennifer Dick:
Si on regarde les livres précédents, The Descent
of Alette était un long poème avec un personnage
central, tandis que Mysteries of Small Houses, constitué
d’une série de poèmes distincts, était
plus personnel, concernait davantage votre vie. J’aimerais
que vous parliez des moments où le personnage entre en
jeu dans votre poésie, et de ceux où c’est
l’autobiographie qui domine. J’aimerais aussi savoir
comment vous avez évolué, mûri et changé
en tant que poète.
Alice Notley: Dans
ce livre, Disobedience, j’ai justement essayé
de casser cette distinction, qui avait pourtant guidé mes
deux précédents ouvrages, que vous citez. The
Descent of Alette est une fiction, elle n’est que fiction.
Mysteries of Small Houses est autobiographique mais mon
intention n’était pas d’écrire une autobiographie,
plutôt d’explorer le concept du soi, et du pronom
Je, et la seule façon de le faire me semblait être
d’explorer ma vie. Au début, ça ne devait
pas être chronologique, mais ensuite cela m’est apparu
comme la façon la plus logique de présenter le matériau
– ça rendait les choses plus faciles pour le lecteur.
Mais ce n’est pas une autobiographie.
Mais au moment où je m’apprêtais
à passer à l’écriture d’un autre
texte, j’ai pris conscience que je ne voulais tout simplement
plus de ces barrières entre les genres. Ainsi Disobedience
se déroule au jour le jour, il enregistre ce qui se passe
à Paris et, jusqu’à un certain point, dans
ma vie en 1995 et 1996. Il y a deux personnages fictifs, peut-être
trois, qui parlent les uns avec les autres. L’un d’entre
eux est moi, parce que «I» est toujours un peu un autre –
c’est une des choses que je sais de la poésie, qu’on
se met toujours un peu en scène quand on écrit sur
soi. J’essayais de ne pas faire ça dans Mysteries
of Small Houses— j’essayais de casser cela, mais
je l’ai senti se passer quand même, en fait on le
fait malgré tout.
Mais il y a un personnage dans
Disobedience qui est un détective mal fichu et
qui ressemble à Robert Mitchum. Son nom est Mitch-ham.
Mais parfois il a d’autre noms. Il y a beaucoup de dialogues
entre lui et «Je». Il y a un troisième personnage qui s’appelle
Âme (Soul). Parfois il s’appelle Soul Dark, Dark Doll,
il prend aussi beaucoup d’autres noms. Mais progressivement,
il devient moi et Mitch-ham devient aussi moi peu à peu.
En quelque sorte je prends possession du poème –
je deviens la seule conscience du texte.
Ce qui se passe, dans ce poème,
ce sont les événements de 1995-1996 qui, vous vous
en souvenez, fut une année plutôt chaude à
Paris en terme d’actualité. Il y a eu la grève
– cette grande grève de novembre et décembre
où personne ne pouvait aller nulle part autrement qu’en
marchant. Il y avait aussi beaucoup de bombes dues aux terroristes.
Elles sont dans mon poème, tout ceci se trouve dans mon
poème. Je commençais enfin à sentir que je
vivais à Paris, et c’est le premier poème
qui parle du fait que je suis là.
J.D.: Est-ce que
vos personnages à «I», «Âme» et «Mitch Ham» ont un
rapport différent ou identique aux événements
de 1995-96 ?
A.N.: Cela fonctionne
par niveaux. Il y a un niveau qui est littéralement moi
en train d’enregistrer les événements, et
c’est assez littéral. Mais il y a un autre niveau
où «Je» parle à Mitch-Ham, et ceci est mis en scène,
et ensuite les événements deviennent ce que je fais
moi, en relation à eux. Parce que c’est un voyage
de l’âme.
J.D.: Un voyage
spirituel ?
A.N.: Un voyage
spirituel, oui, le livre entier est un voyage spirituel. C’est
un voyage spirituel qui refuse de laisser s’échapper
le monde extérieur, parce que ce qui se passe dans ce monde
est trop important. Mais d’un autre côté, il
refuse aussi de s’allier à toute sorte d’organisation
– religion organisée, politique organisée,
féminisme, quoi que ce soit de ce genre.
J.D.: Vous ne trouvez
pas la date de publication du texte bizarre – cela semble
si étrange…
A.N.: Oh si, cela mène droit à
septembre dernier.
J.D.: Est-ce que
votre livre traite de la façon dont les Américains
ou les gens dans le monde entier font face à ce genre d’événement
?
A.N.: Oui, il parle
de la mondialisation, il parle de tout cela – de qui nous
sommes aujourd’hui. C’est un texte très féministe.
Ma conclusion, à la fin, c’est qu’être
une femme cela veut dire avoir le monde entier contre soi, au
fond, et qu’il faut être très très méfiant.
C’est également qu’on ne doit pas mettre ses
pas sur ceux de quelqu’un ou ceux d’un groupe –
que ce soit des hommes ou des femmes –, il faut commencer
par soi-même, ou bien on finit par être impliqué
dans un tas de mensonges.
J.D.: Et cette
conclusion – est-ce que cela ressemble à un espace
défensif ? Comme quoi une femme aurait besoin d’être
sur la défensive –
A.N.: Non, c’est
un bel espace. Parce que c’est un espace où on peut
dire «je suis l’ultime autorité spirituelle»
et si je veux avoir contact avec l’esprit en tant qu’entité
globale, je me débrouillerai pour le faire par moi même.
J.D.: Trouver sa
propre fin.
A.N.: Oui.
J.D.: Les jeunes
gens d’aujourd’hui se demandent quel service peut
rendre la poésie. Quel peut être son but dans un
monde qui semble oublier comment on lit – sans même
parler de lire de la poésie ? Beaucoup de poètes
sont passés à l’écriture de romans
ou à la réalisation de films, afin de survivre et
de s’en sortir financièrement. J’aimerais savoir
ce que vous pensez de votre rôle en tant que poète
dans ce 21e siècle plein de violence, de technologie et
de rationalité économique.
A.N.: Eh bien,
rien ne peut prendre la place de la poésie. La poésie
est la poésie et je pense tout simplement qu’on ne
peut pas faire sans elle. Elle remplit une fonction très
particulière qui a à voir avec une vérité
philosophique et émotionnelle qui est exprimée à
travers un usage particulier du langage.
Par ailleurs, c’est un miroir
de la culture bien plus désintéressé que
le roman – je ne sais pas si désintéressé
est le mot exact – mais c’est certainement moins commercial.
On ne peut pas avoir un roman à succès sans écrire
pour une audience de masse. Mais pour la poésie –
du moins si on veut servir la vérité – on
ne peut nécessairement écrire pour une audience
de masse.
La poésie sert le futur.
Elle a toujours un petit vers dans le futur – en avance
de cinq ou dix ans, au moins, et parfois cinquante ou cent ans,
et c’est comme ça que ça marche. Il est possible
qu’il ne nous reste plus autant de temps, et c’est
ce qui m’inquiète, qu’il n’y ait plus
assez de temps pour que les gens soient en phase avec la vérité
de la poésie. Parce que les gens ne changent pas le monde
de la façon dont ils devraient – je veux dire, cette
guerre en est un exemple. Et le plus grand exemple c’est
ce qui se passe avec l’environnement – personne ne
rattrape son retard. Ce n’est pas forcément la vérité
de la poésie, mais c’est dans ma poésie.
J’ai écrit un long
poème en 1994, qui parle du réchauffement climatique,
c’est une fiction, à moitié poésie
et à moitié prose. Il s’intitule Désamère.
Je pense que nous n’avons plus de temps devant nous et cela
m’inquiète. Je ne suis pas non plus sûre d’écrire
pour les gens qui vivront à une époque très
éloignée d’aujourd’hui, parce que je
ne suis pas sûre que l’humanité vive beaucoup
plus longtemps. Je ne comprends pas ce qui va se passer. Je suis
une pessimiste ! Qui écrit pour le présent et pour
le futur proche.
J.D.: Pensez-vous
que si on vous entendait, que si les poètes étaient
entendus, cela changerait et créerait la possibilité
d’un futur ?
A.N.: Oui, je le
pense, mais on écoute de moins en moins les poètes
parce que, comme vous l’avez dit, les gens lisent de moins
en moins. Certains personnes ne seraient pas d’accord avec
moi, mais le fait est que les gens lisent moins de poésie.
Ils ont tendance à lire un paquet de romans. Des romans
qui sont en grande partie médiocres, conventionnels, pas
trop mauvais – il y en a des millions – et ils ne
font que dalle. Ils n’ont aucune fonction du tout à
part être de la matière à lire, et -
J.D.: Vous sortir
de votre vie le temps d’un voyage en train.
A.N.: Ou vous faire
croire que vous avez eu une pensée un peu profonde, mais
pas une qui va vraiment vous secouer. Aucun de ces livres –
aucun de ces livres qui ont gagné le Booker Prize ne va
changer votre vie.
J.D.: Pour revenir
à – ou pour faire le lien entre ces deux choses –
j’ai noté que Disobedience est en fait un
seul poème, qui court sur tout le livre. J’ai aussi
lu certains de vos travaux inédits qui ont de long vers,
qui lorgnent du côté de la prose sur le plan de la
longueur du vers, et aussi, de nouveau, de la narration. Quelle
différence faites vous entre votre travail, sur ces pages,
et ce que font certains romanciers, ou écrivains prosateurs
tels que Carole Maso ?
A.N.: D’abord,
dans les travaux avec des vers très longs je n’écris
pas de la fiction. En réalité, je ne raconte même
pas une histoire, à part peut être l’histoire
de ma propre progression à travers le livre, qui est l’histoire
de mon cheminement spirituel, une progression que d’autres,
j’espère, peuvent emprunter à leur tour.
Ce que je fais c’est créer
– essayer de créer – une conscience différente.
Et j’essaie de rendre cela possible –quand je lis
Reason and Other Women, je pense que mon état
de conscience est différent. Et je pense que cela arrive
à d’autres gens. Cela change véritablement
votre tête. Je pense que c’est différent de
ce qu’un écrivain de fiction expérimental
essaierait de faire, mais je peux me tromper.
J.D.: Dans le même
ordre d’idée, votre utilisation de la syntaxe est
également très différente, du moins dans
certains de vos poèmes de Mysteries of Small Houses
il y a cette syntaxe oblique ou légèrement décalée,
qui n’est pas fragmentée uniquement dans la page
mais dans les vers eux-mêmes.
A.N.: Oh –
ça c’est moi. C’est moi faisant usage de tous
les trucs que j’ai accumulés tout au long des années.
C’était une chose que je faisais dans Mysteries
of Small Houses : me rappeler tous les styles que j’avais
utilisés pour écrire. Je suis constamment et consciemment
en train d’utiliser chacun d’eux dans ce texte.
J.D.: Dans un livre
de vos débuts, j’ai noté une économie
de mots – à la Williams, ou plus probablement HD
– où il y a beaucoup d’espace dans la page,
il n’y a qu’une seule image, une pensée ou
une sensation. Tandis que j’ai remarqué qu’au
fur et à mesure que votre travail s’est développé,
il a pris une sorte de densité ; vous parlez de la vitesse
à laquelle nous vivons, et il semble que votre poésie
contient cette vitesse, à l’image de cette syntaxe
qui roule sur elle même, des lignes qui roulent, de plus
en plus longues, et de cette idée ou de ce sentiment qui
roulent de l’un à l’autre.
A.N.: J’ai
toujours fait les deux. Je n’ai jamais écrit exclusivement
des vers courts ou des poèmes courts. J’ai toujours
fait des allées et venues entre les deux façons
de faire, et parfois j’ai utilisé les deux dans le
même travail – très souvent j’ai utilisé
les deux manières dans le même livre.
J.D.: Pensez-vous
qu’il y a une densité dans l’une et pas dans
lautre ou vice versa ?
A.N.: Je pense à deux livres. Dans l’un
d’eux, When I was Alive, j’essayais d’imiter
la poésie du passé pour voir si j’en étais
capable. Je travaillais avec le mètre, le rythme et les
formes littéraires anciennes. J’avais une idée
précise du sujet du livre. J’essayais d’attraper
des moments particuliers qui pourraient être considérés
comme universels mais qui, d’un autre côté,
étaient composés de couleurs particulières,
de vêtements, de temps, de la présence de la ville,
de choses comme ça.
Mais un autre livre dans lequel
il y a beaucoup de poèmes courts est At Night the States.
Quand j’écrivais At Night the States Ted
[Berrigan, son premier mari, NDLR] venait de mourir et j’étais
seulement capable d’écrire ces petits poèmes.
J’avais seulement cette sorte de pensée consciente
en fait.
J.D.: Je voudrais
revenir à cette histoire de narration et de personnage.
Vous parlez de «Âme» comme du nom d’un personnage
; j’ai remarqué que dans le texte de Upstairs
at Duroc [revue parisienne d’art et de littérature
qui a publié des textes récents d’Alice Notley
en juin 2002] vous utilisez beaucoup l’expression «the
real» ou bien «the City of the Real». Je pensais
à la façon dont les gens s’adressent aux jeunes
quand ils commencent à écrire, ils leur disent toujours
: «ne parle pas de la beauté, ne parle pas de l’âme,
parle de la réalité» (rires) – je ne
pense pas que vous utilisez ces expressions de la même façon
qu’un jeune de 16 ou 18 ans ! – mais que pensez-vous
de cette manière d’utiliser ces mots et ce genre
d’abstractions, de façon à ce qu’ils
prennent une existence corporelle, une réalité corporelle
ou matérielle ?
A.N.: Je pense que l’âme est une
réalité corporelle, elle a une matérialité.
Je pense que j’ai gagné le droit d’utiliser
ce mot à du fait de mon expérience et aussi parce
que je ne pense pas qu’il existe un autre mot – j’ai
essayé de trouver d’autres mots pour ça, et
je n’y arrive pas. Je hais le mot «soi». Je pense que c’est
un mot très artificiel.
J.D.: – Psychanalytique
–
A.N.: – Oui,
mais je l’ai utilisé avec grand dégoût
dans Mysteries of Small Houses ; rien que dire ce mot
m’était désagréable, mais il était
tellement dans l’air du temps. Tout le monde disait qu’on
n’avait pas de «soi» ou qu’on ne pouvait pas dire
«Je», et j’ai dû m’adapter à cette terminologie.
Je n’ai pas d’autre mot pour l’âme, je
ne peux tout simplement pas faire autrement. C’est un endroit
très tangible pour moi, un endroit mystique, un état
– c’est un état qui vous permet de vous élever
au-dessus, par exemple, de cette guerre. Et d’être
impliqué.
J.D.: Pensez-vous
que vous cherchez, à travers le langage, à travers
la poésie, à construire ces choses qui flottent
autour de nous et que nous considérons comme impalpables,
difficiles ou inatteignables, à les rendre matérielles,
de façon à ce qu’on puisse les sentir ?
A.N.: Oui. Mais
une grande part de ce que je sais vient de ma lecture d’écrivains
mystiques comme Meister Eckhart et de la part de vérité
qu’ils renferment. Et aussi de la lecture au hasard et de
la lecture des textes de peuples tribaux qui ont un sens très
tangible de ces choses.
J.D.: De toutes
les tribus, y en a-t-il que vous préférez ?
A.N.: A vrai dire,
je m’intéresse aux Aborigènes australiens,
mais de façon dilettante parce que je ne peux pas prétendre
savoir grand chose d’eux, mais je lis autant que je peux.
Et j’ai lu beaucoup sur les Indiens d’Amérique.
J’ai grandi parmi des Indiens et je partage leur croyance
sur les liens entre les hommes et la nature ; je comprends la
relation entre leur croyance et la nature qui les entoure ; comment
les choses sont tangibles, comment la spiritualité se fait
tangible lorsqu’on se trouve dans la nature. Mais dans une
ville cela n’est pas le cas.
J.D.: Vous vivez
dans une ville, vous avez aussi vécu à New York
auparavant, et à San Francisco…
A.N.: Mais j’ai
grandi dans le désert. J’ai grandi dans les Needles,
en Californie, et c’était d’une solitude terrifiante,
d’un vide total ; je mourais d’envie d’en partir
et aujourd’hui je rêve d’y retourner. Mais je
ne peux pas vivre là-bas, je veux dire que je ne pourrais
jamais mener ma carrière là bas, mais c’est
tellement beau. Il y a certaines choses que je ne comprends que
là-bas. Par exemple que cette nature est sacrée,
que la terre est sacrée. Si nous lançons des bombes
sur l’Afghanistan, nous bombardons le sacré. La nature.
Je veux dire, c’est beau – enfin je vois à
quoi le pays ressemble à la télévision, et
je ne peux pas croire que ce soit si beau. C’est très
désolé, mais là où j’ai grandi
aussi c’est désolé – pourquoi quiconque
voudrait lâcher des bombes là-dessus ?
Quand ils ont bombardé l’Irak
en 1991, c’était pour moi comme s’ils bombardaient
Inanna. Je venais d’écrire The Descent of Alette,
qui s’inspire en partie du poème Inanna’s
Descent into the Underworld. Inanna était une déesse
sumérienne. Je croyais que c’était elle qu’ils
bombardaient, ils bombardaient le croissant fertile, ils bombardaient
la Mésopotamie, ils bombardaient le berceau de la civilisation
– Comment des gens pouvaient-ils faire cela ?
J.D.: En parlant
de la ville et la nature, comment avez-vous changé de pays
? Comment le fait de changer de lieu et de langue vous-a-t-il
changée ? Disobedience est votre premier livre
qui parle de Paris, cela a-t-il été important pour
vous ? Et tout simplement depuis combien de temps habitez-vous
à Paris ?
A.N.: Depuis 9
ans. J’ai écris ce livre en 1995-1996 alors que nous
avions juste emménagé dans cet appartement. Nous
avions autrefois vécu à Montmartre, et je n’avais
pas vraiment aimé. En revanche, la deuxième fois,
je me suis sentie vraiment à Paris. C’est assez horrible
mais c’est génial en même temps. On ne peut
pas respirer, c’est tellement bruyant, mais c’est
un mélange d’employés et de classes populaires
– c’est un quartier mélangé.
J.D.: Le vrai Paris
miteux; pas le côté touristique.
A.N.: Oui, c’est
un quartier arabe, et juif. (elle ajoute en riant :)
C’est japonais aussi. C’est tout à la fois.
J.D.: Maghrébin,
aussi. Mais comment cela a-t-il changé votre écriture
selon vous ?
A.N.: Bien que
mon écriture puisse paraître très centrée
sur elle-même – je ne sais pas si c’est le cas
ou non – mais je pense que l’écriture américaine…–
l’Américain est centré sur lui-même,
et je pense que j’ai pu échapper à ce travers
en venant ici. C’est une des façons dont mon écriture
changé.
New York est une ville internationale,
mais la poésie de New York n’est pas nécessairement
une poésie internationale. Paris est même une ville
plus internationale que New York. Et c’est aussi plus vieux
et – je ne sais pas. J’aime New York, en fait. Je
ne préfère pas Paris à New York. C’est
juste que je ne peux pas revenir là bas.
De plus, il est très différent
de vivre dans une langue étrangère et c'est une
des raisons pour lesquelles mon dernier livre ressemble à
ça [Reasons and Other Women]. Parce que c'est
ma façon de sentir le langage et l'esprit s'emballer. Les
gens se comprennent grâce aux mots mais les mots ne sont
pas nécessairement rattachés à un sens parce
que la compréhension ne se fait pas ainsi. C'est comme
cela que la part linguistique de la poésie se retrouve
jetée par dessus bord. La notion de sens devient alors
complètement folle. C'est en quelque sorte une communication
totale sans que les sens soient établis. Mais c'est ainsi
que l'esprit marche en vérité. L'esprit est très
rapide. Il ne donne pas de sens. Il va bien trop vite pour cela
et travaille dans une autre direction.
J.D.: Pensez-vous
que certains auteurs ici à Paris ont une influence sur
vous ou ont un effet sur votre façon d'écrire?
A.N.: Non. Non.
J.D.: Et au Etats-Unis?
A.N.: En ce moment,
je suis influencée par les romans de Leslie Marmon Silko.
Mais sur le long terme, je n'ai jamais ressenti l’influence
d'aucun autre auteur. En fait, j'ai été principalement
marquée par mes lectures anthropologiques et mythologiques.
Je pense que c'est là la plus grosse influence sur mon
travail depuis 10 ou 15 ans.
J.D.: Je suis sûre
qu'on vous a déjà posé beaucoup de questions
sur la relation de Descent of Alette avec Dante.
A.N.: Oui, bien
sûr, cela ne cesse de revenir. Je ne lisais pas Dante quand
j'ai écrit ce recueil. J'ai tenté de mettre Dante
la tête à l'envers. Je tentais de renverser les choses
de sorte que le Paradis soit en bas et non plus en haut,
sombre et non plus lumineux. C'est mon livre préféré
de la Divine Comédie.
J.D.: L'enfer
était mon préféré. Je ne sais pas
ce que cela implique sur moi, enfin...pourquoi ne pas m'en dire
plus sur ce livre avant que je ne vous pose d'autres questions.
Je suis intriguée par le titre : Disobedience?
A.N.: Un poème
vers la fin du recueil explique ce titre. J'ai écrit ce
livre sans avoir de titre pendant un bon moment. Puis j'ai eu
ce rêve, et les contenus oniriques jouent un grand rôle
dans ce livre, je voulais rassembler la conscience en éveil,
la conscience avant l'éveil, celle qui n'est pas de l'ordre
du rêve mais de l'imagination, et la conscience onirique.
Je les voulais toutes trois dans ce texte.
J.D.: Et est-ce
qu'elles entretiennent un rapport quelconque avec vos trois personnages?
A.N.: Non, aucunement,
si ce n'est que tous les personnages évoluent dans le second
niveau, celui de l'imagination. Mais quelquefois Âme apparaît
au niveau des rêves, et évidemment, «Je» apparaît
dans les rêves. Mais Mitch-Ham jamais. Quelquefois j'interprète
les rêves comme étant à son propos.
J.D.: Au fil de
la lecture, pensez-vous que le lecteur arrivera à distinguer
un niveau d'un autre ou est-ce qu'ils s'interpénètreront?
A.N.: Je pense
qu'on le sent, mais je ne pense pas qu'on réfléchit
à cela en lisant.
Après avoir fait ce rêve,
je me suis dit que ce serait le titre de mon livre, parce que
je tente dans ce livre de créer un état de désobéissance
pure. C'est en tout cas ce qu'il fait à mes yeux. J'ai
décidé de tout remettre en question–la réalité,
la politique, les féminismes traditionnels, les pensées
de mes amis, j'ai aussi remis en question ce que tout le monde
me disait être la vérité, ce que je croyais
être la vérité, tout ce que j'ai pensé
jusqu'alors, remettre en question encore et toujours.
J.D.: Pensez-vous
que ça vous est venu à ce moment à cause
des évènements politiques et de la vie ici ou était-ce
tout simplement le bon moment dans votre vie pour une telle entreprise?
A.N.: A vrai dire,
je pense que c'est quelque chose que j'ai toujours fait, mais
ça s'est particulièrement cristallisé cette
année. Et puis, j'ai eu 50 ans, il y a donc beaucoup de
choses qui m’ont semblé moins faciles. Ce choses
ne posent aucun problème quand on est jeune en raison de
votre apparence physique, de votre personnalité, de la
rapidité de votre vie, et de l'amusement etc. Après
qu'on a passé les 50 ans, on ne peut plus faire ces choses,
aussi pourquoi ne pas affronter la vérité à
ce moment.
Et puis, vous vous apercevez du
peu de pouvoir que vous avez parce que des cons âgés
d'un an ou deux de moins que vous sont élus président
ou vice-président, et puis vous vous apercevez qu'ils ont
le pouvoir et vous aucun, et qu'en plus ils sont idiots et pas
vous.
J.D.: Effectivement,
je ressens profondément l'envie de dire «désolé,
vous êtes virés» à nos politiciens. J'ai ce
sentiment de désespoir et d'impuissance parce qu'on ne
peut rien faire qui change le monde. Pensez-vous que votre poème
affronte un peu ces questions d'impuissance et de désespérance?
A.N.: Oui, mais
pas seulement. Parce que j'ai l'impression que je dois encore
et toujours affronter ces questions. Pour moi, les Etats-Unis
sont devenus fous. Je me sens assez impuissante face à
ce qui se passe dans le monde.
J'écris cette chose en ce
moment dans laquelle j'élabore le concept d' «espace négatif».
Il y a beaucoup de femmes mortes dans ce livre – ce livre
parle des femmes mortes, à vrai dire. Mais les femmes mortes
ne sont pas toutes mortes, puisque j'en suis une. Mais puisque
nous n'avons aucun rôle dans ces choses là, particulièrement
en ce moment, nous nous retirons dans l'espace négatif
et ne prenons aucune part à ces évènements.
J.D.: Je pense que c'est exact. Les gens ici
disent : «pourquoi les américains ne manifestent pas leur
désaccord avec la guerre?» et je pense, c'est évident,
que nous avons le sentiment de ne pouvoir rien faire.
A.N.: Il n'y a
rien que nous puissions faire. Nous pouvons néanmoins faire
quelque chose : dire que nous ne voulons pas être protégés.
Et il faut se dire cela en soi même, il faut devenir une
autre personne : «je ne veux pas que ces bataillons me protègent,
je n'attends de protection de personne. Je ne veux pas être
protégée par ces personnes avec des sales gueules.
Je ne veux pas être protégée. Je rejette cela.»
J.D.: C'est en
congruence avec le titre
A.N.: Oui –
ne vous approchez pas de moi! (rires)
J.D.: Puisque nous
rions, je voulais vous demander qu'elle était le rôle
de l'humour – vous abordez des sujets graves tels que la
mort, les sentiments à l'égard de la politique,
de la guerre ou de l'environnement – mais vous laissez une
large part à l'humour dans vos textes. Une forme d'excentricité.
A.N.: Je suis ainsi,
je ne travaille pas à cela. Je ne me rends pas toujours
compte que je fais de l'humour. Je pense que cela fait partie
de moi, c'est ainsi et je n'y réfléchis plus beaucoup
maintenant. Je crois que c'est ce que la poésie de l'école
de New York est, mais je pense également que j'étais
ainsi avant de devenir une poète de l'école de New
York. Ma mère rit beaucoup.
J.D.: Puisque vous
parlez de l'école de New York, considérez-vous que
ce que vous faites maintenant est encore lié à l'idée
qu'on se fait de ce qu'est la seconde génération
de la New York School?
A.N.: Je suis encore
liée à eux par l'amitié. Je crois que si
quelqu'un se mettait à étudier ma poésie,
il trouverait un lien avec le côté concret de la
New York School. Même si tout prend son origine dans ma
tête, il y a toujours beaucoup de couleur, beaucoup de détails.
J'associe cela avec la poésie de la l'Ecole de New York
– le rôle des yeux – vous avez la vue, l'ouïe,
le toucher – les sens et l'exploration des sens et quelque
chose qui a à voir avec les sympathies.
Mais l'humour....car on ne peut
pas être dans l'école de New York sans humour. Le
gros de la poésie américaine manque d'humour, même
la bonne poésie. On pense souvent qu'on ne peut pas être
un grand poète si on est marrant. Mais les gens sont amusants,
tous le temps, vraiment.
J.D.: Voulez-vous
encore nous entretenir de la façon dont vous êtes
devenue écrivain et de la direction que prend votre travail?
A.N.: Tout cela
m'a pris beaucoup de temps. C'est une des raison pour lesquelles
je l'ai fait de cette façon, et c'est pourquoi je ne suis
pas devenue enseignante ou n'ai pas essayé autre chose.
Parce que j'ai trouvé très dur de devenir aussi
bon écrivain que je le voulais. Cela a pris beaucoup de
temps et je n'ai jamais pensé avoir atteint ce que je recherchais
avant la quarantaine.
J.D.: Bien que
vous ayez publié votre premier livre à 26 ans...
A.N.: Oui, mais
la poésie c'est vraiment difficile. Vous ne savez pas vraiment
ce que vous faites pendant 20 ans et vous ne comprenez pas non
plus ce que vos amis ont accompli pendant 20 ans. Tout cela demande
20 années de pratique et 20 à voir les autres pratiquer.
Comme le dit Eileen Myles : "Maintenant je suis heureuse
de voir tous ceux qui sont encore présents parmi nous."
Les petits groupes disparaissent et vous vous retournez pour voir
qui est encore là. Vous êtes alors si content de
voir qui reste que vous ne vous souciez guère de savoir
ce qu'ils représentent dans la poésie aujourd'hui.
Ils écrivent encore. Ils ont réussi.
J.D.: Pensez-vous
que le fait d'être femme et qu'on vous attribue ces prix
l'an dernier (le prix de la Poetry Society et l’Academy
award) est le signe d'une plus grande ouverture à la poésie
féminine aux Etats-Unis? Après tout, un grand nombre
de ces prix sont attribués à la catégorie
typique de l'homme blanc.
A.N.: Je n'en sais
rien. Je crois que cela signifie que j'ai écrit Mysteries
of Small Houses et que le livre méritait un prix,
et que j'ai le bon éditeur. Il est impossible ou improbable
de recevoir un de ces prix si vous avez un petit éditeur.
Peut-être est-ce arrivé une fois – ça
arrive avec le prix du Los Angeles Times – mais
je ne pense pas que cela se soit produit avec le prix Pulitzer,
le National Book Award ou le National Book Critics Circle Award.
Vous n'avez absolument aucune chance de recevoir ces prix si vous
êtes publié par un petit éditeur, c'est absurde.
J.D.: Pour terminer,
j'aimerais que nous reparlions d'une chose que nous avons abordée
avant même de commencer cette entrevue. Selon vous, votre
écriture est-elle féminine ou masculine ou tout
simplement n'a rien à voir avec cette distinction ?
A.N.: Je réponds
souvent dans mes entrevues que ce dont je fais partie à
mes yeux n'est pas l'école de New York mais les écrivains
féminins de ma génération qui vont à
contre-courant de tout ce qui se fait en poésie américaine
actuellement. Des gens comme Anne Waldman, Bernadette Mayer, mais
aussi Susan Howe, et Fanny Howe, Carla Harryman, Lynn Hejinian,
Leslie Scalapino – mais aussi quelqu'un comme Jorie Graham.
Des femmes de mon âge qui sont très fortes.
J.D.: Peut-être
est-ce la temporalité qui les définit plus que la
catégorie sexuelle ou le mouvement.
A.N.: Mais c'est
aussi les catégories sexuelles, et ce serait mieux s'il
n'en était pas ainsi. Mais c'est ainsi, c'est un fait,
et maintenant, le temps des femmes est venu.
Traduction par Vincent Broqua & Claire Guillot