Ceci n'est pas Keith-Ceci n'est
pas Rosmarie, de Rosmarie et Keith Waldrop. Burning Deck,
2002. 93 pp. $10.00.
Cette double autobiographie de deux
auteurs, enseignants et traducteurs, parmi les plus renommés
des Etats-Unis, est étonnamment mince. Les anecdotes très
pince-sans-rire de Keith Waldrop à propos de ses années
d'études, les récits de sa carrière d'enseignant
et les histoires de ses rencontres avec les plus grands esprits
de la littérature française, se mêlent harmonieusement
à la narration à la fois intime et oblique de Rosmarie,
depuis son enfance dans l'Allemagne nazie jusqu'au personnage
intellectuellement impressionnant qu'elle est aujourd'hui : le
tout en un peu moins de 100 pages. La logique de l'ouvrage, d'abord
enfouie sous son contenu, finit par apparaître de façon
lumineuse ; sa petite épaisseur est alors davantage un
commentaire qu'une entrave. Les deux auteurs nous livrent des
fragments séparés par des blancs, et quoique ces
blancs ne recouvrent peut-être qu'une masse inutile d'informations
biographiques, l'absence de cette information, à quelques
rares endroits, s'apparente davantage à de la rétention
qu'à une simple sélection.
Cet ouvrage est plus personnel que
le précédent de Keith Waldrop, Light While There
Is Light (1993), une fiction autobiographique qui décrivait
une enfance baptiste pentecôtiste. Nous y avons un aperçu
plus direct de Keith lui-même, même si ce n'est qu'à
travers l'humour désabusé et quelque peu effacé
qui caractérise Waldrop. Bien qu'il reconnaisse très
tôt se sentir " toujours déphasé ",
ses anecdotes montrent que c'est le résultat de sa propre
volonté. Déjà irrévérencieux
et rétif à toute hauteur pompeuse ou complaisante
(il déclare très tôt son mépris pour
la grandiloquence du vers de Dylan Thomas " And death shall
have no dominion "), Keith choisit d'écrire sa thèse
de doctorat sur l'obscénité. Plus tard, il perd
son poste d'enseignant à Wesleyan pour avoir insulté
son propre diplôme de doctorat lors d'un simulacre de conférence
sur Dada et le surréalisme.
La sympathique pudeur de Waldrop
se manifeste également par un enjouement qui jette sur
son uvre un éclairage nouveau et en dévoile
des visées plus intellectuelles qu'il n'y paraît.
Pendant qu'il poursuivait sa thèse de doctorat à
l'université du Kansas, Waldrop a participé à
la création d'une troupe de théâtre baptisée
" the John Barton Wolgamot Players ". Cette troupe a
monté Ubu Roi (avec Gopotty Rex comme protagoniste),
ainsi que des pièces intitulées The Talking Ass
et The Quivering Aardvark and the Jelly of Love. Ses récits
de bouffonneries théâtrales nous rappellent que l'exaltation,
quels que soient les moyens utilisés, est l'un des devoirs
les plus élémentaires de la poésie, qu'elle
mène à une nouvelle idée, au rire ou au désespoir.
Lors de la représentation d'une autre pièce, les
acteurs quittent discrètement le théâtre après
que le rideau est tombé. Une personne du public remarque
: " Ils vous présentent une uvre d'art accomplie,
et ensuite, plus rien, le vide ". Ce type d'anecdote nous
prépare aux formules laconiques de la poésie de
Waldrop proprement dite ; placées seules sur une page comme
au cur d'un " vide ", énoncées brusquement,
elles rendent le silence de la page presque audible. Le silence
ajoute alors de la valeur aux poèmes eux-mêmes.
La partie du livre rédigée
par Rosmarie Waldrop est d'emblée plus personnelle que
celle de Keith. L'autobiographie oscille entre des regards inflexibles
jetés sur son propre passé et d'émouvantes
descriptions de sa vie consacrée à la poésie.
Elle a grandi à l'époque de la seconde guerre mondiale
; certains membres de sa famille faisaient partie des jeunesses
hitlériennes. Comme elle le reconnaît d'ailleurs,
seules des circonstances fortuites ont empêché qu'elle
ne soit elle-même obligée de rejoindre le mouvement.
Dans un effort pour dépasser la honte qu'elle ressent à
l'égard des amis et des parents qui ont suivi Hitler, elle
remarque avec sagesse : " l'héroïsme est l'exception
; la plupart des hommes ne sont pas faits pour ça ".
Suit le récit intime et plein
d'affection de son mariage, qui fait une irruption touchante dans
l'ouvrage. A Adrono déclarant que la poésie n'était
plus possible après Auschwitz, elle répond que la
musique l'était certainement ; et c'est précisément
la musique qui les a réunis, elle et Keith, lorsque ce
dernier passait des disques pour les membres de la chorale de
l'université de Rosmarie, pendant son service militaire
en Allemagne. D'autres récits intéressants viennent
ensuite : la traduction de poèmes allemands avec Keith,
le succès grandissant de la maison d'édition des
Waldrop à partir d'un magazine qui avait à l'origine
pour but de servir de lien entre différents modes poétiques,
les communautés intellectuelles restreintes mais déterminées
dans lesquelles elle se retrouve aux Etats-Unis. Le ton plus familier
de Rosmarie est un bon remontant après les déclarations
pince-sans-rire de Keith.
Tandis que la méthode de
Keith Waldrop suppose une esthétique implicite, Rosmarie
parle librement de la sienne d'une manière souvent très
éclairante. Lorsqu'elle dit, par exemple, n'avoir "
pas même de pensées, mais des méthodes qui
font penser le langage ", la tendance qu'ont ses vers à
s'éloigner brusquement l'un de l'autre nous revient en
mémoire, avec l'incidence que cela peut avoir. Plus profondément
encore, elle fait le lien entre le caractère peu imagé
de son écriture et la destruction par la guerre de l'image
sans tache. Vers la fin de l'ouvrage, elle nous livre en passant
des fragments de commentaires sur quelques uns de ses livres :
s'ils sont précis et utiles, ce n'est cependant pas tant
parce qu'ils donnent une clé d'accès à ces
ouvrages eux-mêmes que parce qu'ils révèlent
des projets et des priorités plus larges.
Il arrive évidemment que
les deux autobiographies se chevauchent. Parfois, ces chevauchements
se produisent platement, sans impulsion, ce qui laisse quelque
peu perplexe. Lorsque Rosmarie est arrivée d'Allemagne
au port de New York, en 1958, elle aurait passé la douane
sans accroc si Keith Waldrop n'était apparu avec ses cheveux
longs et son air apparemment menaçant pour l'accueillir,
ce qui a incité les fonctionnaires à examiner la
valise de Rosmarie très minutieusement. Les deux poètes
relatent l'incident et ne font guère que répéter
chacun la description de l'autre. A d'autres endroits, cependant,
les récits de leurs liens avec les personnalités
littéraires françaises se nourrissent l'un l'autre
et sont d'une lecture aussi agréable que The Banquet
Years de Roger Shattuck ou The Last Avant-Garde de
David Lehman. Rosmarie brosse un portrait irrésistible
et très vivant de la vie qu'elle a menée avec Keith,
des figures littéraires qui y sont entrées, en sont
sorties, comme Edmond Jabès, Claude Royet-Journoud, Anne-marie
Albiach, et George Oppen, chacun y laissant sa trace propre. Les
photographies, d'allure sérieuse ou au contraire furieusement
informelles (parmi lesquelles un collage de Rosmarie faisant jaillir
d'un tuba les têtes de Raymond Roussel, de Keith, et d'autres),
permettent aux Waldrop de nous donner également un aperçu
visuel de leur monde intellectuel. Tantôt à la manière
d'un album de famille de la poésie française d'après
guerre, tantôt comme une chronique saisissante, les photos
acquièrent leur propre résonance, à l'égal
des bribes de souvenirs composées si intelligemment dans
le livre. La candeur et la vivacité de l'ouvrage sont renouvelées
dans chacune des deux autobiographies, et devraient inspirer un
grand respect, aussi bien aux nouveaux lecteurs des Waldrop qu'à
leurs admirateurs de longue date.
--Max Winter
Traduction par Yannick Kalantzis
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