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De la différence et/ou
de son absence : quelques réflexions
sur la littérature contemporaine
en France et aux États-unis.
Comprendre la différence, surtout
quand elle est infime : plus elle est mince,
plus on est susceptible d'appréhender
sa nature, de comprendre ce qu'elle a d'essentiel.
Alors on commence à voir quelque
chose, peut-être pas les termes spécifiques
de la différence, mais ce qui appartient à la
différence elle-même. Ou bien
on voit la différence elle-même
au lieu de voir les choses qui sont censées
différer. Je ne parle pas ici de
la différence au sens derridéen
du terme mais d'une idée beaucoup
plus simple, de quelque chose de plus quotidien.
Concernant la poésie américaine
en traduction française, Emmanuel
Hocquard a écrit : « .il
m'arrive de lire de la poésie américaine
en anglais. Mais mon vrai plaisir est de
la lire en français. C'est alors
que vraiment soudain je vois quelque chose.
Mon contentement pourrait s'exprimer alors
dans ces termes : ça, jamais
un poète français ne l'aurait écrit. »
Et
l'on ne peut pas expliquer les choses davantage,
le cour de la différence
est là, dans un glissement, une
fluctuation. On voudrait qu'il soit possible
de rendre compte d'une telle différence,
qu'elle soit théoriquement repérable
et statistiquement définie, mais
ce n'est pas le cas. Comme elle n'a pas
de nom, elle n'a pas de corps et ne laisse
aucune trace.
Une telle différence me fait toujours
penser aux marges, et partant, à ce
qui se trouve « entre ».
Pour moi l'intervalle idéal est
celui qui existe entre les langues. L'enjamber
sans cesse, s'y trouver permet de tout
maintenir en mouvement, en oscillation,
en réverbération. C'est ce
qui nourrit l'art de la traduction, ce
qui empêche qu'une traduction donnée
devienne tenante du titre ou bien qu'elle
remplace le poème qui l'a suscitée.
Me vient à l'esprit la phrase de
Keith Waldrop disant à Royaumont
que les traductions doivent être
refaites à chaque génération.
Elles vieillissent parce qu'elles ont un
pied dans le vivant, dans le présent,
contrairement à leurs modèles
qui échappent au temps. Les traductions
ne peuvent échapper au temps parce
que leur oscillation entre deux langues,
entre deux voix, entre deux poèmes
ne leur permet pas de ralentir, et la vitesse,
c'est du temps.
Je peux dire que je lis
la poésie
française de deux façons,
absolument et relativement. Le plus souvent,
c'est absolument, je la lis tout simplement,
je l'habite. Parfois, c'est une lecture
relative que je fais, je la regarde et
la lis en ayant à l'esprit la poésie
américaine ou britannique. J'ai
un peu tendance à me laisser aller à ce
genre de lecture pour avoir fait des études
de littérature comparée,
et je m'aperçois souvent que j'aboutis à des
impasses. Celle, par exemple, qui consiste à croire
qu'il y a une réelle différence
entre la poésie française
et la poésie américaine,
qu'il existe une base pour la comparaison
entre les deux. Il n'y en a pas. Ou pour être
plus précise : on peut trouver des
critères de comparaison, mais ils
ne correspondent en aucun cas à ceux
de nationalité.
J'ai tendance à m'intéresser
aux poèmes qui forment des livres à part
entière, et c'est la littérature
française qui m'a menée sur
ce chemin. Du point de vue de la forme,
ces poèmes trouvent leur principe
dans la dynamique du développement
et finissent dans un mouvement de déploiement.
Ou bien dans un débordement. Par
conséquent, ces poèmes se
nourrissent de l'excès, du dépassement
du sujet par le sujet. Le poème
est l'excès, c'est cette abondance
qui ne veut pas rentrer dans le livre,
et qui rend le livre nécessaire.
Non pas comme un vecteur mais une condition
sine qua non physique du poème.
Claude Royet-Journoud, Emmanuel Hocquard,
Anne-Marie Albiach, Dominique Fourcade,
André du Bouchet, Jacques Roubaud,
Anne Portugal, et Joseph Guglielmi écrivent
tous en ayant à l'esprit le livre
comme unité poétique. Je
pourrais citer d'autres poètes,
je mentionne ces derniers parce qu'ils
ont été les premiers poètes
français contemporains que j'ai
lus, et leurs poèmes m'ont amenée à remettre
ma propre approche formelle et esthétique
en jeu.
Le livre comme unité poétique
n'est nullement une invention exclusivement
ou particulièrement française,
et il y a des poètes américains
qui composent dans ce cadre précis,
comme Lyn Hejinian, Ron Silliman ou Susan
Howe. Le fait pour moi d'avoir découvert
cela en français, à travers
le prisme d'un différentiel culturel,
a rendu cette idée d'autant plus évidente
au point qu'elle est devenue un principe
d'écriture.
Ou peut-être est-ce que ce cadre,
ce principe du livre-poème est plus
prononcé, plus préparé,
plus élaboré dans l'histoire
littéraire française. On
peut en voir la naissance avec les travaux
de Mallarmé sur Le Livre ,
ou bien avec le refus des premières
avant-gardes du poème lyrique court
comme « unité poétique
de base », ou encore avec les
livres d'artistes au début du XX
e siècle, qui annoncent l'importance
que l'on accordera plus tard au livre en
tant que tel. Pour toutes ces raisons et
bien d'autres encore, le concept de livre
s'est développé et a acquis
une certaine consistance en France, ce
qui a par ailleurs ouvert la voie à d'autres
domaines d'invention littéraire.
Les différentes innovations littéraires
de ces vingt dernières années
semblent avoir eu pour objet l'ouverture
et la redéfinition des genres. On
s'est livré à des recherches
pour aller au-delà des règles
et des éléments poétiques
de base tels que le vers, ou au-delà des
schémas sonores prévisibles.
Ces recherches ont ainsi libéré le
son et la forme du poème de telle
façon que ce dernier est devenu
tout simplement un écrit, une écriture,
s'ouvrant vers l'extérieur, allant
peut-être à la rencontre de
l' « écriture » du
groupe Tel Quel et, en chemin, suscitant
un certain nombre de vocations poétiques.
Ce
processus a aussi eu lieu ces dernières
années dans la littérature
américaine et je me rends compte
que ce n'est peut-être pas l'idée
de différence qui me frappe le plus
ici. C'est plutôt la difficulté,
une difficulté belle et inspirante à laquelle
je me confronte quand je lis une langue
autre que l'anglais. Quelle que soit notre
connaissance d'une langue étrangère,
cette dernière n'aura jamais pour
nous la transparence de notre langue natale,
et je prends pleine conscience du français
comme matière physique quand je
le lis.
J'aime traduire un texte qui ne me laisse
jamais oublier sa matérialité,
une écriture à travers laquelle
je ne peux pas (me) glisser, une écriture
au-delà de laquelle je ne peux pas
aller. J'aime le contact physique qu'elle
exige, cela me permet d'éprouver
de nouveau l'épaisseur du langage
en soi, sa profondeur extrême. Non
pas une fine couche de vernis qui recouvre
le monde, dehors, mais, comme le dit George
Oppen, une chose parmi les choses de ce
monde, insoluble.
La traduction est un mode
de lecture, c'est une lecture qui procède par
dépliage et, dans ce sens, elle
me semble avoir une certaine affinité avec
le livre comme « unité poétique
de base ». La lecture d'un livre écrit
dans sa langue natale sera moins profonde
que celle d'un livre écrit dans
une langue étrangère. Il
se peut que l'on comprenne mieux le livre écrit
dans sa langue, que l'on s'approche davantage
de l'esprit de l'auteur mais on ne le lit
pas aussi intensément. Une lecture
profonde implique une forme d'ignorance
dont la trajectoire est parallèle à celle
de la compréhension. Tout ce que
l'on vient à comprendre dans le
texte doit correspondre à une forme
d'incompréhension qui ne cesse d'éloigner
le lecteur du texte alors même qu'il
en prend possession, le rendant de plus
en plus étranger à ses yeux
au moment où il commence à le
connaître.
La lecture dans sa propre
langue est trop aisée pour être vraiment inépuisable.
La lecture d'un texte écrit dans
une langue étrangère, quelle
que soit la familiarité du lecteur
avec cette dernière, exige de lui
qu'il reconstruise simultanément
texte et langage, et c'est ce qui rend
l'acte de traduction possible.
Pendant plusieurs années, Rémy
Hourcade et Emmanuel Hocquard ont organisé des
séminaires de traduction à la
Fondation Royaumont, près de Chantilly.
Les passionnantes séances de traduction
mettaient avant tout l'accent sur la traduction
comme processus, bien que les « produits
finis » aient eux aussi été excellents.
J'aimais ces séances de traduction
parce qu'on y dépliait et repliait
les textes d'une façon si intense,
si radicale que l'on finissait par travailler
au niveau du seul mot, ce à quoi
j'aurais été incapable d'arriver
seule.
Soumis à des voix multiples, le
mot devient un objet polymorphe composé de
parties mobiles qui peuvent être
réorganisées, interrogées,
ajustées. Fabriquer le langage est
l'obligation à laquelle chacun est
socialement tenu, mais pour une fois, lors
de ces traductions collectives, on avait
l'impression d'avoir le temps de s'appliquer.
Vous me direz que n'importe quelle forme
d'écriture obéit à ce
principe. Certes, mais le façonnage
de ses propres mots se fait toujours dans
l'urgence alors que le travail des mots
d'un autre exige beaucoup de temps.
Et le
fait que les séances de traduction
de Royaumont rassemblent plusieurs traducteurs
autour d'un même texte souligne ainsi
la nature collective de l'acte de traduction,
dimension essentielle à mes yeux,
par rapport à l'écriture,
acte nécessairement solitaire. Même
si vous êtes seul, dans une pièce, à traduire,
vous prenez part à une conversation,
non seulement avec l'auteur que vous traduisez
mais avec tous les gens qui parlent la
langue dans laquelle vous traduisez. Et
vous leur demandez sans cesse, à tous, « comment
dit-on cela ? », « quelles
sont les connotations de ce mot ? » Alors
que l'acte d'écriture est une forme
de repli, une concentration, une intensification,
la traduction est tournée vers l'extérieur,
elle déplie, relie, emmêle
les réseaux établis par chaque
langage. Vue sous cet angle, la traduction
produit toujours une érosion des
barrières linguistiques, et comme
ces dernières correspondent aussi à des
barrières politiques, la traduction
est en ce sens toujours un acte politique.
Il semble qu'il y ait un certain courant
de la poésie française et
un courant de la poésie américaine
qui se sont développés ensemble,
s'influençant l'un l'autre par les
lectures, les traductions, les conversations.
Ces deux courants ont plus d'affinités
l'un avec l'autre qu'avec d'autres courants
poétiques dans leur propre pays.
Dans cette perspective, ils semblent faire
partie d'une même évolution
littéraire. Peut-être est-ce
exagéré, mais il me semble
que l'idée selon laquelle la poésie
obéit aux mêmes lignes de
partage que les nations ou les langues
est inexacte. L'évolution poétique
dont je parle a fait tranquillement ses
allées et venues transatlantiques
depuis Poe, peut-être même
avant. C'est un courant poétique
qui, à l'épiphanie, préfère
l'errance, qui veut voir où la poésie
ira si elle n'est pas étouffée
par les grandes vérités et
leur méticuleuse énonciation.
Errer
revient à entrer, et cette
entrée est une nouvelle façon
de créer un espace « entre »,
une autre zone de réverbération,
car l'entrée présuppose toujours
une certaine résistance, la distinction
d'une forme contre un fond. Le projet d'Emmanuel
Hocquard, Un Bureau sur l'Atlantique, avec
ses publications et ses événements,
a mis en lumière cette distinction,
et l'a étendue, au-delà du
contraste apparent entre France et Amérique, à d'autres
différences plus fertiles, en montrant
qu'une « poétique de
l'entrée » pénètre
non seulement un autre langage mais aussi
d'autres genres et d'autres medias.
Le fait
que nombre d'écrivains « errants » en
France et aux États-unis ont aussi
un pied dans le domaine des arts visuels
n'est pas une coïncidence. Tout ce
qui est visuel a une certaine prise sur
le monde du verbe, la réciproque
est aussi vraie, peut-être parce
que l'image et le langage n'occupent pas
le même territoire. Leur juxtaposition
n'occasionne aucune redondance mais, bien
au contraire, une riche complémentarité.
Si, au cours du XX e siècle le langage
n'a cessé d'affirmer sa dimension
physique, son apparence, au moment surtout
où la peinture devenait de plus
en plus éloquente au point
que parfois la ligne du dessin et le trait
de la lettre se confondent, le visuel et
le verbal n'empiètent pas pour autant
l'un sur l'autre.
J'ai souvent tendance à avoir une
vision contrastée, une vision binaire
des choses. J'ai essayé de m'en
défaire, sans réel succès.
Quand je me demande pourquoi je raisonne
ainsi, il me semble parfois que je cherche
les différences apparentes de façon à parvenir à une
différence intérieure - encore
une fois, pas au sens derridéen
du terme. Je cherche à découvrir
cette évolution quotidienne du sujet,
cette différence qui se fait de
jour en jour et qui me semble, en fait, être
la source de toute force dynamique. Et
je pense que c'est peut-être la raison
pour laquelle j'écris le plus en
France, simplement parce que les différences
apparentes y sont nombreuses pour moi bien
qu'elles ne soient pas énormes.
En fait, non, ce n'est pas tout à fait
cela, je travaille bien en France parce
que je m'y trouve bien. Qu'est-ce que cela
veut dire ? Je dois dire que la notion
de lieu m'échappe. Je ne sais pas
comment cela marche, comment ou pourquoi
quelqu'un fréquente un lieu donné,
entretient avec celui-ci une relation qui
est peut-être aussi personnelle et
intime qu'avec une autre personne.
Parfois
je me dis que c'est peut-être
tout simplement parce que, lorsque je suis à Paris,
je n'ai pas de cours à donner ou
bien de travaux alimentaires à faire.
Je peux me consacrer à mon écriture, à la
lecture, à la traduction, à la
marche, aux promenades. J'en conçois
une vision de la ville un peu particulière,
non seulement Paris semble être une
terre promise où se côtoient
marchés aux fruits, poètes
merveilleux, les jardins du Luxembourg,
et un système de métro qui
marche vraiment ! C'est aussi un lieu
où je n'ai jamais à me lever
tôt, où je ne fais jamais
ce que je n'ai pas envie de faire. C'est
le lieu rêvé pour l'écriture.
Et apparemment je ne suis pas la seule à être
de cet avis, il semblerait en effet que
la poésie qui s'est écrite à Paris
ces 500 dernières années
ait fait naître des courants littéraires
parmi les plus intéressants.
1. Emmanuel Hocquard, 49+1 Nouveaux poètes américains , ed. Emmanuel Hocquard et Claude Royet Journoud, Un Bureau sur l'Atlantique et Editions Royaumont, 1991. p.10.
Texte traduit par Olivier Brossard.
Deux poèmes de Cole Swensen.
March 8, 1476: The First Bible Printed in Paris
Moves the word is good of God what moving
small would (just
as we knew) it
did
wherever
in
my life is a moving life
whereupon
word and act, this one
times one
equals
so
what
ever
you can shift
at will
will
fix
into
still
(Be
my heart
(as
God is to every
clockwork aviary.
December 25, 1456: Je Françoys Villon, escollier
It's snowing
bitter
ground
to dust
and salt
will
shudder in the heel:
a
broken window
"It's I who steel from churches
who
reap the learnèd sequence
who
say
I was made for loving
my only
Joan of Act
here in my hand
(I
bequeath the beautiful theft
La
Lanterne de la rue Pierre-au-Lait
all my names
tooth
after tooth
phalanxed
to snow no
night
boned
black
(they say) (no, it was I)
who said when wolves
live on wind they get fat.